Introduction

On nous a enseigné l’Histoire à l’école. Elle semblait immuable par définition : personne ne peut changer le passé. Pourtant, au fur et à mesure des avancées scientifiques, son éclairage évolue. L’Histoire n’est pas une science dure. Étymologiquement, elle signifie « enquête ». Elle connaît des courants et des tendances qui s’affrontent, comme dans toutes les disciplines littéraires.

Au XXe siècle, « l’école des annales » décida de traiter de l’histoire des humains et de la placer avant celles des nations, des batailles ou des généalogies princières. Il en résulta un enseignement universitaire très différent. Les manuels scolaires s’en inspirèrent à peine. Il semble que le choix des contenus repose surtout sur des objectifs politiques : l’enseignement de l’histoire récente varie d’un pays à l’autre et vise toujours à glorifier une nation unie et fière de son passé.

Pour un enfant scolarisé en France, l’Antiquité et l’Empire romain se résument à une succession de batailles et de luttes entre quelques monarques. Ses enseignants ne lui disent rien sur la Chine, les Slaves ou l’Afrique de cette époque. Le néolithique se serait concentré sur le seul Croissant fertile et les peuples de l’Indus ou de Mésoamérique n’existeraient pas. Quant à la préhistoire, tant de découvertes récentes l’ont éclairée que les connaissances d’un professeur formé il y a vingt ans sont en partie obsolètes. En effet, les sciences dures s’imposent face aux approximations historiques, elles apportent de nouvelles connaissances, et ces connaissances sont de plus en plus nombreuses.

À la fin du XIXe siècle, après des débats passionnés devant les preuves de la géologie, la majorité des historiens finirent par admettre que les glaces avaient couvert l’Europe de l’Ouest à l’âge de pierre. À la fin du XXe siècle, ils pliaient devant les évidences de la palynologie et acceptaient que les arbres feuillus des forêts françaises avaient lentement migré depuis la Chine actuelle. Au début du XXIe siècle, génétique et climatologie bousculent les dogmes établis.

Enfants, nous avons récité des dates de batailles et des généalogies. Notre professeur d’histoire nous enseignait : « En 105 avant Jésus-Christ, l’armée romaine fut battue à Arausio par des barbares. » Il ne nous disait pas pourquoi les Cimbres, les Teutons et tous les peuples des rives de la mer Baltique s’en allaient vers le sud. Il savait sans doute qu’il s’agissait d’une migration puisqu’ils avançaient, à la force de leurs armes, avec leurs familles et leurs troupeaux. Comment aurait-il pu nous enseigner que ces peuples fuyaient des inondations catastrophiques et répétées puisqu’on en a pris conscience qu’en 2015 ?

Toba

Dès qu’il est amené à creuser un chantier de fouilles, chaque paléontologue cherche ce trait continu : une couche de terre noire qui fait neuf mètres d’épaisseur en Indonésie, et s’étire jusqu’à mesurer quelques millimètres aux pôles. Dans la chronologie des dépôts sédimentaires, elle marque une date connue de tous les spécialistes : 74 000 ans BC. À cette époque, un gigantesque volcan était entré en éruption : il s’appelait Toba. Les cendres qui avaient jailli de son cratère avaient recouvert l’intégralité du globe. Leur dépôt a formé ce trait, dernier vestige d’une explosion qui faillit anéantir notre espèce.

Dans sa colonisation du globe, l’homme a certainement été inconséquent. On l’accuse beaucoup, aujourd’hui, d’avoir abîmé sa planète. On peut admettre que, jusqu’à récemment, il péchait par ignorance. L’orgueil d’Homo sapiens-sapiens est plus récent encore. Nous ne nous sentons propriétaires de la Terre que depuis très peu de temps : moins de trois secondes, si le premier homo était apparu il y a vingt-quatre heures.

Avant, l’homme craignait la Nature, il en avait peur par expérience. Cyclones, tremblements de terre ou éruptions volcaniques laissaient des traces dans notre mémoire collective. On en subissait la violence de toute notre impuissance et incompréhension. On inventa des dieux maléfiques et on attribua ces cataclysmes à leurs colères. Cela nous mettait d’abord à genoux. Puis on pansait nos plaies. Notre instinct de survie dépassait l’abattement, notre immense capacité d’adaptation nous remettait sur pied, notre intelligence collective nous faisait avancer.

À Sumbawa, l’éruption de Toba fut si puissante que l’espèce humaine faillit disparaître. Nous étions plus d’un million d’humanoïdes, trois milliers survécurent.

Un volcan à caldeira

Tout commence par une colonne de magma qui monte des entrailles de la terre. Souvent, cette roche en fusion s’arrête à quelques centaines de kilomètres sous la surface. Elle peut y stagner durant des millénaires. Parfois, elle continue sa route jusqu’à la surface : c’est l’éruption. Lorsque la colonne de magma ne débouche pas, elle forme un point chaud qui fait fondre les minéraux alentours. Dans l’intimité de la croûte terrestre, il se forme alors un lac souterrain. Ce réservoir de roches fondues par la chaleur s’agrandit doucement. En surface, nous ne voyons rien. Aucune chaleur suspecte ne nous alerte. Aucun tremblement de terre n’agite nos sismographes. Quelques kilomètres sous terre, le lac de magma grandit. Son contenu est si visqueux, si épais, qu’il emprisonne les gaz. En quelques milliers d’années, la pression y devient colossale. Lorsque celle-ci a trop augmenté, on assiste à l’explosion. Son énergie est faramineuse, elle pulvérise la voûte du lac souterrain. Le cratère peut atteindre une centaine de kilomètres de diamètre. La pression accumulée déclenche des éruptions cent à mille fois plus puissantes que celles de volcans traditionnels.

Le dernier volcan à caldeira qui ait explosé était relativement petit. Son éruption a commencé le 2 septembre 1991 dans les Philippines. Le Pinatubo n’a tué qu’un millier de personnes, n’a éjecté qu’un milliard de mètres cubes de roches, sa caldeira ne mesurait que 2,5 km de diamètre et son explosion n’a même pas refroidi la Terre d’un degré pendant deux ans.

Toba avait une tout autre dimension. Sa caldeira atteignait 80 km. Son explosion faillit anéantir l’espèce humaine.

L’éruption dura près de deux semaines. 8 000 milliards de tonnes de roches furent crachées dans l’espace et 10 milliards de tonnes d’acide sulfurique les accompagnèrent. L’explosion fut tellement violente qu’elle propulsa l’ensemble, par-delà la troposphère, jusqu’à la couche d’ozone de la stratosphère. Heureusement, Sumbawa se trouve sous le régime des alizés. L’immense nuage, composé des 8 millions de tonnes de cendres qui montaient chaque seconde de la bouche du volcan, fut poussé vers l’ouest. Les Alizés du Sud les empêchèrent, dans un premier temps, de traverser l’équateur. À partir de 6 000 mètres d’altitude, les vents puissants de la haute atmosphère disséminèrent les cendres, principalement vers le nord et l’est.

L’atmosphère, au nord de l’équateur, s’emplit d’une épaisse couche de poussières volcaniques. Celles-ci se disséminèrent lentement. En deux mois, elles couvrirent l’intégralité du globe. Notre « planète bleue » devint brune. Les éjectas de Toba tournèrent autour de la planète. Ils formèrent une dense couche opaque. Les cendres bloquèrent 80 % des rayons solaires. L’acide sulfurique, combiné avec l’ozone, créa un écran parfait. Aucun rayon solaire n’atteignit le sol terrestre. La nuit s’installa, continue. Au bout de deux années, elle devint pénombre. Puis, petit à petit, on commença à discerner le soleil. Il fallut six années pour le voir en plein jour.

Pendant ce temps, sur terre, un froid intense s’installait. Le terrible hiver volcanique allait s’accentuant. Les températures des océans diminuaient de 3 à 3,5 °C. Celles terrestres plongeaient : les régions tempérées de l’hémisphère Nord subirent une chute de 15 °C à 17 °C. En accentuant un refroidissement climatique en cours, l’éruption de Toba avait instantanément provoqué une glaciation : la Glaciation de Würm.

Ce fut la plus grande explosion volcanique des 100 000 dernières années. Elle affecta profondément tout le vivant.

La photosynthèse des plantes diminue de 85 % quand l’intensité lumineuse chute de 10 %. Elle baisse aussi à mesure que les températures plongent. Les rayons solaires étant bloqués à 80 %, la photosynthèse devint pratiquement nulle. Le froid anéantit les forêts tropicales. Dans les zones tempérées, les arbres caducs moururent pour la plupart et seule la moitié des persistants survécut. Dans les mers, les planctons se firent rares. Dans l’océan Indien, cinq millions de kilomètres carrés de vie sous-marine furent dévastés. La mousson s’affaiblit considérablement. La zone intertropicale connut une sécheresse dévastatrice. Les herbivores, suite à la disparition de leurs herbages, périrent par millions. À défaut de leurs proies habituelles, les carnivores s’entre-dévorèrent. Il y avait là une espèce de mammifères relativement récente : Homo sapiens. Elle disparut, presque intégralement.

Au sud de l’équateur, les alizés avaient protégé la troposphère des nuages de cendres et la masse thermique des océans empêchèrent une chute trop violente des températures. Les gorilles et les bonobos du nord de l’équateur disparurent ; au sud, ceux du Katanga survécurent. Dans le centre-est de l’Afrique, des hominoïdes s’adaptèrent au froid.

Sur les hauts plateaux d’Afrique de l’Est, sous l’équateur, subsistaient des espèces végétales qui, avaient déjà connu la rigueur d’ères glaciaires au cours de leur évolution. Les cendres ayant été moins importantes, les rivières furent moins polluées, et la grande profondeur des lacs d’Afrique de l’Est dilua suffisamment les pluies acides pour que l’eau restât douce. Certaines de ces espèces, les grandes fougères arbustives, par exemple, supportèrent une chute des températures de 7 °C. Là, les animaux dont les tanières étaient des grottes profondes grelottèrent, certes, mais subsistèrent. Homo sapiens se confectionna des « vêtements » de peaux. L’homme connaissait le feu : il survécut.

Combien de survivants à l’éruption de Toba ?

À une époque très lointaine, la photosynthèse des végétaux avait permis à l’atmosphère terrestre de se charger en oxygène, au détriment de certains êtres vivants qui ne supportaient pas ce gaz. Des symbioses eurent donc lieu. Certains organismes anaérobies fusionnèrent avec d’autres, qui supportaient l’oxygène. Les mitochondries, notamment, s’empoisonnaient. Elles trouvèrent des cellules accueillantes et adaptèrent leur ADN pour se multiplier exactement en même temps que leur cellule hôte. Chaque cellule de chaque mammifère en abrite. Elles y sont responsables de la transformation des molécules organiques en énergie. Lors de la reproduction humaine, elles ne sont transmises que par les ovules, donc l’ADN mitochondrial d’un humain est strictement identique à celui de sa mère. En étudiant leurs arbres généalogiques, on a pu prouver que toutes les mitochondries de nos cellules proviennent des mêmes souches. Toutes sont originaires d’Afrique subsaharienne.

Il est difficile de déterminer le nombre exact de survivants à l’éruption de Toba. La théorie officielle veut que seul Homo sapiens ait survécu, sous l’équateur, en Éthiopie, au Kenya et en Tanzanie. De récentes études génétiques ont montré que quelques hommes de Néandertal, de Denisova et de Florès ont aussi résisté au froid glacial et à la raréfaction de la nourriture, dans l’urgence absolue et l’effroi de ce ciel devenu sombre. Cependant ce sont les Homo sapiens qui ont survécu en plus grand nombre. Selon les hypothèses retenues, les survivantes furent entre 40 (Harpending, 1993) et 10 000 (Ambrose, 1998) : les « Èves mitochondriales ». Ce qui, partant d’une population d’environ 500 000 femmes avant l’éruption, n’en demeure pas moins minuscule. L’estimation la plus couramment admise fait état de 500 femmes Sapiens en âge de procréer, soit 3 000 survivants, et d’une centaine de Néandertal et de Denisova.

En d’autres termes : 99,7 % des humains seraient morts. L’essentiel succomba au froid et à la faim. Sur l’ensemble des terres, les plantes et les animaux disparurent dans des proportions similaires. Par exemple, l’analyse de l’ADN mitochondrial des chimpanzés actuels a montré qu’ils proviennent tous de deux souches. L’une était localisée dans les hauts plateaux d’Ouganda et l’autre provenait de l’est de la République démocratique du Congo, au sud de l’équateur. Après ce cataclysme, les grands singes entamèrent des migrations vers l’ouest, vers les forêts d’Afrique centrale.

Homo sapiens s’en alla dans toutes les directions, sa plus grande migration se dirigea vers le nord. Au cours de sa conquête des terres du monde, il prouvera, à chaque fois, la supériorité de ses capacités créatrices, découvrant de nouvelles sources d’alimentation, de nouvelles stratégies, de nouveaux procédés et de nouveaux outils. Les survivants colonisèrent d’abord l’Afrique de l’Est puis se dispersèrent. Mais l’attitude agressive qui sous-tendit la conquête de territoires par les hominoïdes différa fondamentalement de la migration placide des grands singes.

Les survivants à la conquête du monde

Parti des Grands Lacs, Homo sapiens suivit la ligne des hauts plateaux, du sud vers le nord, du Kenya à l’Éthiopie. La végétation et la faune se reconstituaient. Il remonta le Nil et traversa la péninsule du Sinaï. Puis, il s’orienta vers l’est et se dissémina sur le globe. Au fur et à mesure, la qualité de ses outils s’améliora. Ses vêtements devinrent plus efficaces. Sa maîtrise du feu le distinguait. Plus on suit sa trace dans son expansion conquérante vers le nord, plus sa technologie s’affine. Parti d’Afrique après Toba, Homo sapiens s’adapta à toutes les situations. Il mit quarante mille ans à étendre son territoire jusqu’aux moindres recoins du monde. Aucun autre mammifère n’a jamais su faire preuve d’une capacité d’adaptation aussi époustouflante. Il venait du sud de l’équateur, il sut créer une civilisation du renne, vers le cercle arctique ; il se délectait de larves sucrées, il apprit à tuer des requins à la lance ; il vivait de chasse et de cueillette, il allait planter des millions de kilomètres carrés de graminées.

En quelques années, les hominoïdes étaient passés d’espèce florissante au stade d’espèce en voie de disparition. En quelques millénaires, leur capacité d’adaptation leur permit de devenir des conquérants. Encore quelques dizaines de millénaires et le génie inventif des humains pu dominer tous les mammifères du monde. 76 000 ans après l’éruption dévastatrice de Toba, l’homme se sent supérieur à la nature qui l’environne. Il l’exploite, trop.

Si Toba entrait en éruption, aujourd’hui ?

Fort heureusement, les volcans à caldeira restent très rares. L’activité solaire représente le principal acteur des changements climatiques que connaît la Terre. Étant donné la masse de notre planète, ces variations sont généralement progressives. En revanche, la plupart des changements brusques dans le climat de ces derniers millénaires ont été dus à l’activité volcanique. Il y en eu peu dans les 100 000 dernières années. À part des chutes d’astéroïdes, tous furent l’œuvre de volcans à caldeira. Ainsi, en 1815, l’éruption du Tambora avait déclenché une « année sans été ». Il y a 3 650 ans, l’île de Santorin avait explosé, mettant fin, instantanément, à la civilisation crétoise.

La Terre tourne autour du Soleil selon une orbite qui se modifie continuellement, pour passer, en cinquante mille ans, d’un cercle parfait à une ellipse allongée. 76 000 ans après l’éruption de Toba, notre planète se trouve beaucoup plus près de son astre. Elle tourne actuellement pratiquement sur un cercle : elle est plus chauffée. Le globe tourne aussi sur lui-même, autour d’un axe incliné passant par ses deux pôles. L’inclinaison de cet axe de rotation par rapport au soleil fait que, aujourd’hui, les étés sont moins chauds dans l’hémisphère nord et les hivers moins froids. Enfin, nous ne sommes pas dans une époque glaciaire.

Si le volcan à caldeira Toba explosait maintenant, l’impact serait tout autre. Le volcan projetterait des milliards de tonnes d’éjectas jusqu’à la stratosphère. Il se formerait une épaisse couche de cendres et d’acide sulfurique, qui masquerait le soleil. Les températures moyennes sur terre ne chuteraient que de 10 °C. Au bout de dix ans, ce refroidissement global ne serait plus que de deux degrés. Les pluies diminueraient environ de 45 % pendant plusieurs années. L’homme, qui en aura les moyens financiers, pourrait donc supporter ce froid soudain : il fera l’acquisition de vêtements plus chauds, consommera plus de chauffage et payera cher son eau douce et ses aliments. Pour donner un ordre de grandeur plus concret : un habitant de Naples devra vivre deux ans comme en hiver à Montréal puis, durant une dizaine d’années, comme celui qui habite Hambourg. Deux années de nuit continue et de froid intense affecteront son moral. La poussière âcre qui s’insinuera partout, même dans ses bronches, risque de lui peser. Quelques dégâts dus aux cendres compliqueront les choses : des toits de maisons s’effondreront sous le poids, des lignes électriques aussi. Les conditions de circulation deviendront difficiles. Il est vraisemblable que les tuyaux sont moins isolés à Naples qu’à Montréal : ils éclateront. Les chasse- neige italiens seront en nombre insuffisant. Il supportera peut-être difficilement ce stress mais, si les conditions d’équipement public et commercial le permettent, il n’y aura aucun danger pour la survie de ce Napolitain : le froid ne le tuera pas. La personne qui habite aujourd’hui à Moscou aura vraisemblablement plus de difficultés à s’adapter à une chute de température d’une quinzaine de degrés. Elle se précipitera peut-être sur l’option de l’émigration climatique, vers le sud. L’habitant des hautes latitudes qui ne disposera pas de moyens financiers pour se protéger du froid sera en danger.

La position de la Terre par rapport au Soleil est bien plus favorable que celle d’il y a 76 000 ans. Ce qui tuera des hommes en grand nombre n’est donc pas le froid.

Le risque majeur est celui de la faim

Sept milliards d’hommes pèsent considérablement plus sur notre planète aujourd’hui. Dans les conditions optimales que nous connaissons, on considère déjà qu’un milliard de personnes ont faim. Si l’éruption de Toba avait lieu aujourd’hui, les végétaux en souffriraient considérablement. Les précipitations chuteraient de 45 % et nos immenses plantations de céréales ou d’arbres fruitiers seraient anéanties. La baisse des températures ferait disparaître les arbres persistants à feuilles larges. Pratiquement tous les arbres tropicaux périraient. Les herbes ne survivraient pas, par manque de photosynthèse. Les pluies deviendraient rares mais très acides. Les ressources en eau douce diminueraient considérablement, affectant aussi nos élevages. Les arbres à feuilles caduques seraient décimés.

Après deux années sans soleil, la végétation renaîtra. Elle sera différente. Les herbes repousseront les premières. Elles n’absorberont pas autant les rayons solaires que les arbres. Le froid aura anéanti les forêts, ce qui annulera l’effet rafraîchissant de leur évapotranspiration. Autour du 40e parallèle, la chasse sera donc mauvaise et les récoltes très médiocres. Or la population mondiale s’est essentiellement concentrée sur les zones tempérées. Les grands feuillus du Nord auront été congelés. Ceux de la zone intertropicale n’auront pas supporté le froid. Donc la Terre présentera au Soleil de grandes étendues herbeuses et de jeunes arbres en pleine croissance. Elle absorbera plus l’énergie de ses rayons qu’aujourd’hui. Aux pôles, les glaces salies par les poussières capteront plus qu’elles ne réfléchiront. Le climat se réchauffera. Et puis le climat s’équilibrera à nouveau : après quelques dizaines d’années, les végétaux rafraîchiront la Terre tandis que les glaces neuves feront miroir aux rayons solaires. Notre astre nous chauffera moins et nous devrions finalement connaître un refroidissement global de 3 à 5 °C. C’est considérable, mais ça n’a rien à voir avec le cataclysme qu’avait engendré l’Éruption, il y a 76 000 ans.

L’explosion, aujourd’hui, d’un volcan de la taille de Toba affecterait moins le climat. Elle engendrerait néanmoins une mortalité très importante, essentiellement due à la famine. Les simulations informatiques s’avèrent incroyablement complexes. Les scientifiques avancent des chiffres très divers. Ils citent souvent le nombre le plus simple à retenir, une des hypothèses basses : un milliard de morts.

Existe-t-il d’autres volcans à caldeira ?

Nous ne savons pas si un ou plusieurs volcans se cachent sous les océans, mais nous savons qu'un super-volcan existe sous nos yeux. Nous le connaissons tous parce qu’à sa surface s’étend l’un des plus célèbres parcs naturels des États-Unis d’Amérique. Il est potentiellement plus puissant que Toba. Les paléologues l’ont découvert en 1990. Il s’agit du volcan à caldeira de Yellowstone. Il a déjà connu plusieurs éruptions.

Le parc de Yellowstone s’étend sur un million d’hectares, dans l’État américain du Wyoming. Le sol y est relativement plat, il a été laminé par le passage des glaciers, dans des temps anciens. On peut s’y promener sans imaginer que l’on marche sur un volcan. La caldeira se situe quelques kilomètres sous terre et le paysage n’évoque pas les falaises abruptes d’un volcan. C’est que tout y est démesuré. À l’horizon, on aperçoit de petits reliefs d’une trentaine de mètres de haut : ce sont en fait les lèvres du cratère. Les cartes postales du parc présentent surtout Old Faithful, un geyser qui crache à 55 mètres de haut avec grande régularité. Les merveilleuses couleurs du lac de Grand Prismatic Spring font de charmantes photos. Tout y semble idyllique. Parfois une activité thermale trop intense effondre un chemin, il est immédiatement fermé au public. Les touristes se promènent, enthousiastes, leurs caméras chargées de souvenirs immortels.

Or les hommes sont mortels.

Sous la terre que foulent leurs sandales, se cache le plus grand volcan du monde. Au milieu de la caldeira, la terre se soulève continuellement à la vitesse, imperceptible, d’un mètre tous les 75 ans. 8 000 mètres plus bas, la chambre magmatique est sous haute pression. Dans le magma à 1 500 °C, les gaz sont comprimés. Cinq kilomètres sous la surface, la croûte terrestre est encore à une température de 350 °C. Ce volcan est actif, diablement actif ! Une centaine de secousses de faible intensité agitent le sol, chaque année, et ce nombre est en augmentation. Les fumerolles, les sources d’eau chaude et les geysers sont autant d’expressions de l’activité souterraine. Loin sous la surface, les caméras infrarouges de la NASA ont discerné une caldeira gigantesque d’au moins 70 km par 30. Elle serait donc comparable à celle de Toba.

À part nous référer au rythme des trois dernières explosions, on ne peut prédire quand aura lieu la prochaine éruption de Yellowstone. On sait seulement qu’elle sera cataclysmique et changera l’aspect du monde. L’homme est bien peu de chose quand la Terre déclenche la puissance d’un volcan à caldeira.

Aussi extraordinaire et diverse qu’elle fut, l’évolution de « l’Homme, mammifère debout » s’est arrêtée net il y a 76 000 ans quand Toba tua brusquement à peu près tous les descendants d’Homo erectus. Les scientifiques appellent ce moment : « le goulot d’étranglement de notre évolution ». Cette quasi-extinction de notre espèce simplifie notre arbre généalogique : les 3 000 survivants, au cœur de l’Afrique, présentaient tous les mêmes caractéristiques morphologiques. Ils marchaient tous de la même manière, partageaient la même couleur de peau et de pilosité, savaient tous parler et maîtriser le feu : une simplification étourdissante pour un paléontologue !

Au bout de quelques millions d’années d’évolution, un minuscule rameau de la lignée des grands singes avait accouché d’un million d’hominidés divers aux savoirs contrastés, perdus dans l’immensité du globe quand un soudain jaillissement colossal de laves, pierres et cendres avait tout résumé à trois minuscules groupes d’individus. Pratiquement tous les hominidés du monde étaient morts, sauf nos ancêtres.

On quitta le paléolithique pour déboucher dans la protohistoire. Issue de quelques rescapés de Toba, l’espèce humaine allait renaître.

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Informations complémentaires - Toba

La puissance de Toba est équivalente à l’éruption simultanée de 300 volcans comme le Pinatubo (1991) ; ou bien à 3 000 explosions simultanées de volcans (traditionnels) de la taille du Mont Saint Helens.

La quantité d’éjectas projetés par l’éruption de Toba en 74000 BC aurait pu couvrir l’intégralité des terres émergées d’un matelas de plus d’un mètre d’épaisseur.

L’âge glaciaire déclenché par l’éruption de Toba est appelé « glaciation de Würm ». Ce changement climatique ne prit fin qu’il y a 12 000 ans, à la fin du Dryas récent, quand commença l’Holocène.

En 1815, le Tambora entra en éruption, sur l’île de Sumatra, en Indonésie. Dans l’hémisphère nord, il fit si froid que les pierres éclataient sous le gel du mois d’août en Nouvelle-Angleterre, au Canada et en Europe de l’Ouest. Le monde ne connut pas d’été en 1816. Une famine effroyable se développa, au Bengale. Des foyers de choléra apparurent et se propagèrent. Ce fut la première grande épidémie de choléra de l’histoire. La famine déclencha de grands mouvements sociaux à travers toute l’Europe. Les révolutions se multiplièrent en Espagne, Allemagne, Grèce, Europe de l’Est, Roumanie, Italie et Amérique latine.

Durant l’été 1783, le Laki entra en éruption, en Islande. Ses nuées refroidirent la Terre, elles furent suivies d’un brouillard sec qui couvrit l’Europe. Les récoltes furent exécrables. La faim se fit si prégnante qu’elle aurait été l’une des principales causes de la Révolution française de 1789.

En 1453, le Kuwae entra en éruption. Le climat de la Terre se refroidit de trois degrés. Les cendres couvraient le ciel au-dessus de Constantinople. Le soleil lui fit prendre une couleur rouge sang. La population, qui était assiégée par les Turcs, aurait interprété ce phénomène comme un très mauvais présage. Elle aurait fui, dès la tombée de la nuit, laissant la porte de Kerkoporta ouverte. Les Ottomans auraient donc franchi la muraille sans coup férir. Ce fut la fin de l’Empire byzantin.

En 1258, un volcan à caldeira explosa en Indonésie sur l’île de Lombok. Le panache éruptif s’éleva jusqu’à 43 000 mètres, le nuage de cendres masqua la Lune. Ce fut la plus grande éruption volcanique du dernier millénaire. Les relevés de température chinois et anglais permettent de la situer en janvier 1258. Les pluies et le froid furent particulièrement intenses, ce qui déclencha des famines immenses (un tiers des habitants de Londres mourut de faim). Une épidémie de murrain attaqua les troupeaux de moutons, le gel prolongé tua les vaches. L’Islande fut isolée par les glaces. Une peste apparut en 1258 et, après un hiver rigoureux, se propagea dès avril 1259. Du Moyen-Orient à l’Europe, l’épidémie décima la population. L’armée mongole entra dans Bagdad mais, faute de vivre, arrêta sa conquête de l’est de l’Europe. Le froid intense qui résulta de l’éruption de 1258 causa l’accélération du refroidissement de la planète vers le Petit Âge glaciaire.

Les travaux de Jones (2005) sont basés sur des extrapolations des mesures faites lors de l’éruption du volcan à caldeira du Pinatubo (1991).

Si les deux dernières éruptions de volcans à caldeira, Pinatubo (1991) et Tambora (1815) ont été létales, ce fut surtout par ricochet : elles ont déclenché l’installation prolongée du phénomène climatique de El Nino. Il s’est ensuivi une sévère sécheresse dans les zones tropicales (Gagan, 1995). Le volume des précipitations y diminua de moitié (Pittcock, 1989) provoquant de violentes famines.

Harwell (1984) a étudié l’impact de la température sur le décès des arbres. Son travail fournit un éclairage sur l’impact d’une variation des températures moyennes de la Terre de quelques degrés sur les végétaux :

Si les températures baissaient de 3 °C durant 5 années, la biomasse des arbres des zones tempérées diminuerait de 25 % et la forêt retrouverait son volume au bout d’une cinquantaine d’années. Dans le cas des écosystèmes herbeux, une baisse de température de 3 °C diminuerait la biomasse de 9 %.

En cas d’une baisse des températures de 6 °C, la biomasse chuterait de 80 % et ne retrouverait que 50 % de son volume initial au bout de 50 ans.

Si les températures diminuaient de 9 °C durant 5 ans, la biomasse serait détruite à 90 %, on ne retrouverait que 33 % de la masse initiale au bout de 50 ans. Et les systèmes herbeux verraient leur biomasse diminuer de 51 %.

Dans ses simulations, Harwell n’a pas pris en compte l’impact des pluies acides soufrées.

Il y a dix millions d’années, Yellowstone explosa. On a trouvé des fossiles de centaines d’animaux trépassés à cette occasion. Leurs poumons avaient été lacérés par les poussières volcaniques. Ils étaient morts en crachant leur sang, exsangues.

Yellowstone est déjà entré en éruption il y a 1,8, puis 1,2 et 0,64 million d’années. Lors de cette dernière explosion, le volcan avait éjecté 2 500 milliards de mètres cubes de magma (presque autant que Toba : 2 800 milliards). Si Yellowstone entrait en éruption tous les 600 000 ans… sa prochaine explosion aurait déjà 40 000 ans de retard ! La caldeira actuelle de Yellowstone mesure 90 km de long par 20 km de large environ, soit 4 000 km3 emplis à 12 % de roche en fusion.

Un volcan à caldeira d’une taille à peine inférieure se trouve en Nouvelle-Zélande, sous le lac Taupo. Il est surveillé comme le lait sur le feu. Il est entré en éruption à peu près tous les neuf cents ans (depuis 27 000 ans) mais voici 1 700 années qu’il n’a pas explosé.

De Toba il ne reste qu’un grand lac, en surface. Dans les profondeurs de la terre, au même endroit, est en train de renaître un nouveau volcan à caldeira. Il a connu quelques tremblements de terre violents (jusqu’à la magnitude de 9 sur l’échelle de Richter) mais ne semble pas inquiéter les vulcanologues.

On a découvert en 2012 une caldeira active de 13 km de diamètre, à quelques kilomètres de la ville de Naples.

Il ne s’agit pas d’une règle établie, il semblerait pourtant que les éruptions de volcans à caldeira soient si puissantes qu’elles induisent toujours des éruptions ou des tremblements de terre associés (parfois distants de plus de 10 000 km).

L’Homo floresiensis aurait aussi résisté à Toba mais serait resté, indéfiniment, dans la forêt de l’île indonésienne de Flores, jusqu’à son extinction vers 16000 BC. L’éruption de Toba aurait mis fin à pratiquement toutes les autres lignées d’Homo erectus, y compris celles dont on a récemment découvert des squelettes (Maroc, Géorgie, Chine, Mongolie…). On peut espérer que les archéologues découvriront d’autres espèces d’Homo qui ont survécu à Toba. Les généticiens ont découvert que les Denisoviens descendaient aussi d’un croisement avec un Homo érectus.

L’épopée des Sapiens

L’alternance naturelle des jours et des nuits s’était réinstallée. L’atmosphère paraissait opaque. Le sol était uniformément gris, même les océans paraissaient ternes. Il faisait encore frais mais, depuis l’éruption, les températures remontaient avec constance. Le soleil était là : tout allait revivre.

Grâce à la riche poussière volcanique, chauffée par l’irradiation solaire, les plantes survivantes se multiplièrent sur la Terre et dans les eaux. Les humains commencèrent à quitter les hauts plateaux d’Afrique de l’Est. Ils partirent par petits groupes familiaux. Ils vivaient de la chasse. Au long de leur parcours, ils cueillaient ou ils glanaient. Cette existence précaire combattait surtout la faim. Isolés de leurs congénères, leur reproduction était parfois consanguine. La moindre maladie, la moindre blessure mettait la survie du groupe en péril. Ils dédiaient leur énergie à la survie de l’espèce, même si cette notion leur était étrangère.

Groupes, clans, peuples

Quelques-uns partirent vers l’ouest et essaimèrent dans toute l’afrique, les autres, de territoire de chasse en territoire de chasse, remontèrent des Grands Lacs de l’est du continent jusqu’à la mer Méditerranée. Leur ADN portait un marqueur génétique particulier : M130. Vers 45000 BC, après avoir passé l’Égypte, ils croisèrent le territoire des hommes de Néandertal. Ceux-ci avaient appris à supporter le plus froid de l’ère glaciaire. Leur mode de vie, leurs corps, et notamment la forme de leurs fosses nasales, ainsi que leur système immunitaire, s’étaient adaptés aux températures gélives. Ils chassaient surtout en forêt, privilégiant leur puissance plutôt que le trot. Hommes et femmes de Néandertal utilisaient régulièrement des pigments colorés.

Les Néandertal et les Sapiens descendaient des Homo heidelbergensis. La séparation entre les lignées avait eu lieu vers 600 000 BC. Cousins lointains, leur union était fertile. Il y eut des accouplements entre les deux peuples. Au point que le patrimoine génétique des Homo sapiens ayant quitté l’Afrique s’est enrichi de 1,5 à 3 % de gènes néanderthaliens. Celui des derniers Néandertaliens de Sibérie contient 7,1 % de gènes sapiens. On ne sait si une pandémie tua les autres ou si la cause de la disparition des lignées pures fut autre mais, au nord de la Méditerranée, in fine, seuls les métis survécurent, et pas n’importe lesquels : ceux dont la mère était Sapiens, qui avaient hérité du système immunitaire, de la pigmentation et des yeux des Néandertaliens. Ceux dont la sveltesse et la majorité des caractéristiques physiques résultaient du génome des Sapiens. La génétique nous a démontré que, d’Europe en Asie, après 24 000 BC, il n’existe plus de Néandertal ni de Sapiens au Nord de la mer Méditerranée : seulement des métis dont le génome contient une part prépondérante de gènes Sapiens.

À chaque ère interglaciaire, les Homo sapiens suivaient de près la limite des glaces : pour eux, le climat idéal était froid parce qu’il permet de conserver la viande de la chasse durant quelques jours. Ils privilégiaient les zones de forêts, parce qu’ils y trouvaient plus de gibier. Au gré des variations des températures du globe, ils se déplaçaient à proximité de la latitude la plus propice à leur mode de vie. Vers 40 000 BC, beaucoup d’entre eux se concentraient entre l’Iran et l’Afghanistan. Leur progression vers l’est était bloquée par l’Himalaya.

Peu avant 30 000 BC, quelques-uns changèrent surement de religion. Ils décidèrent de tourner le dos au soleil levant et de se diriger vers l’ouest. Ils avaient développé un nouveau marqueur génétique : M173. Chassant toujours par petits groupes, ils suivirent leurs proies, jusqu’aux rivages de l’Europe de l’Ouest. Ils sont aussi connus sous le nom de « Cro-Magnon ».

La majorité quitta les hauts plateaux Iraniens en continuant leur périple, comme à l’habitude, vers l’est. Une mutation de leur ADN fit apparaître un nouveau marqueur génétique : M9. Ils avaient procréé suffisamment pour que leurs unités passent du « groupe » au « clan ». Ces « clans eurasiens » se divisèrent alors en deux groupes.

Le groupe le moins nombreux avait développé des tactiques de chasse particulièrement adaptées aux forêts denses. Ils les suivirent, par le sud de l’Himalaya, à travers l’Asie du Sud-Est. Ils se déplacèrent, en danger constant, vers la Malaisie. Lors des époques de glaciation du quaternaire, une grande part des océans gela en banquises. Le niveau des eaux baissa considérablement. Ils en profitèrent pour aller à pied sec jusqu’en Indonésie. Les hommes du deuxième groupe M9 avaient inventé les aiguilles à coudre. Il s’agissait plutôt d’esquilles d’os fendues qui permettaient de passer une très fine lanière de tendon à travers une peau peu tannée. Cette invention leur conférait le pouvoir d’assembler des fourrures à la mesure de l’individu qu’elles habillaient. Capable de se protéger du froid et de se chausser, ce clan partit vers le nord. Il vécut essentiellement de la chasse au mammouth laineux et au renne. Il a laissé de nombreuses traces en Sibérie aux alentours de 25 000 BC. Il finit par développer un nouveau marqueur génétique : M45. En passant dans les grandes plaines riches en ruminants, il croisa un peuple qui avait aussi survécu à Toba : les hommes de Denisova. Les métis qui résultèrent de leurs accouplements possédaient 3 % de patrimoine génétique denisovien dont le marqueur M45.

Les clans M9, qui étaient marqués M45 depuis leur arrivée en Sibérie, étaient particulièrement mobiles et féconds. Leur patrimoine génétique s’enrichit encore de 0,3 % de gènes denisoviens. Ils peuplèrent toute l’Asie Centrale et essaimèrent jusqu’en Chine occidentale aux environs de 35 000 BC. Certains passèrent par le nord, sur les glaces, et arrivèrent en Alaska vers 15 000 BC. Ils ont laissé leur trace dans l’Ouest américain vers 12 000 BC. Certains profitèrent des changements climatiques du Dryas récent pour poursuivre jusqu’en Patagonie.

Les plus entreprenants des M45 avaient longé les côtes asiatiques jusqu’à atteindre la Nouvelle-Guinée, en 30 000 BC, ce qui suppose qu’ils avaient découvert le moyen de se transporter sur l’eau. Leur patrimoine génétique contenait 6 % de gènes denisoviens.

Ces voyages ont duré quelques dizaines de milliers d’années. Il fallait se protéger sans cesse : la survie était un combat perpétuel. Le gibier conditionnait la route. Ils partaient là où les animaux ne connaissaient pas encore leurs tactiques de chasse. Ils étaient condamnés à se déplacer, à pied, portant leurs outils. Ils progressaient vers l’inconnu et adoptaient la stratégie la plus efficace : l’errance. Il n’est pas étonnant que l’Homme ait développé une capacité d’adaptation exceptionnelle. Perdu dans des terres qu’il ne connaissait pas, il lui fallait trouver eau, végétaux comestibles et gibier, chaque jour. La grande endurance du corps féminin devait être mise à rude épreuve : enfanter, porter et allaiter tout en voyageant dans ces conditions ! Les hommes ne disposaient que de l’épieu, du feu et parfois du filet. La capacité d’observation et d’analyse des humains s’avérait prépondérante, d’ailleurs la taille de leur cerveau était supérieure à celle d’aujourd’hui. Le langage articulé leur conférait un atout déterminant.

Cet immense voyage autour du monde a induit d’autres changements, notamment dans la physiologie des humains.

Les physiologies

Notre planète se trouvant plus loin du soleil à cette époque, ses rayons nous étaient moins puissants. Ils irradiaient d’autant moins les hommes qui évoluaient loin de l’équateur. Or, nos corps ont besoin de recevoir la lumière du soleil pour synthétiser la vitamine D. Celle-ci est indispensable à la vie, elle permet d’assimiler le calcium. Les clans M45 voyageaient tout au long de la Sibérie, emmitouflés dans des vêtements de peau de bêtes. Ils auraient dû se trouver en état de décalcification avancé. Leur corps s’adapta en révélant plus certains gènes d’origine néanderthalienne et en méthylant deux gènes sapiens. La sélection naturelle opéra. Petit à petit, ceux dont la peau se dépigmentait s’avérèrent en meilleure santé que les autres. La régulation de la mélanine dans leur épiderme leur permettait de mieux absorber les rares rayons solaires qui leur parvenaient. Plus les clans vivaient au nord, plus leurs cheveux et leur peau se firent clairs. La forme des corps s’adapta aussi à l’environnement climatique de chacun. Les M173 qui peuplaient les forêts d’Europe, protégés du blizzard par la végétation, développèrent un cou plus long et un nez plus haut que les clans qui traversaient les grandes plaines mongoles pour aller en Chine. Les corps de ceux qui traversèrent la Sibérie gelée, jusqu’à l’Asie Centrale, durent s’adapter aux vents froids qui balayaient les glaces et à la réverbération constante : leurs visages arborèrent nez court, double plis des paupières et pommettes hautes. Ces derniers endurèrent un climat si éprouvant, au long de leur périple, qu’ils développèrent un marqueur génétique particulier : M175. L’instinct de survie leur permit de s’affranchir des épreuves. L’effort déployé fut si considérable que leur morphologie dut s’adapter. À force de pousser la neige de leurs jambes, la forme de leurs hanches s’en trouva modifiée. Génétique et épigénétique travaillaient de concert.

L’explosion de Toba fut le starter. Le long voyage qui s’ensuivit façonna les hommes. Des métissages résultèrent de nouvelles ethnies, de nouveaux phénotypes. Au long de ces 50 000 ans, selon le chemin qu’ils empruntèrent, leurs configurations morphologiques s’adaptèrent au climat encouru.

L’être intelligent

La chasse constituait l’activité prépondérante. On se déplaçait au gré du gibier. La plupart des humains voyageaient en petits groupes, essentiellement familiaux. Les hommes étaient issus du clan mais les femmes venaient de groupes extérieurs. Le logement protégeait les nuits de repos, son confort restait accessoire : la vie dépendait de l’abondance de nourriture. Au gré des errances, on découvrait de nouvelles plantes et de nouveaux fruits. On apprenait à distinguer ceux qui apportaient de la force, ceux qui soignaient et ceux qui contenaient des poisons. On savait se protéger des vers intestinaux ou contenir une fracture. Les grands félins représentaient une menace mortelle. Chaque déplacement apportait son lot de changements. Nos cerveaux s’accoutumaient au besoin de s’adapter, sans cesse, à de nouvelles circonstances.

Les humains chassaient en meute. Ils inventaient des pièges, des tactiques, des stratégies. Ils pouvaient se parler et transmettre des informations précises. Les connaissances et l’excellence des hommes et des femmes progressaient, en complémentarité. L’intelligence de ces binômes leur conférait une capacité d’adaptation très supérieure à tous les mammifères. Leur cerveau se développa beaucoup plus que leurs muscles, surtout les lobes frontaux.

Les Sapiens disposaient d’une arme redoutable : ils pouvaient effrayer n’importe quel mammifère au point de le faire fuir. Il leur suffisait d’enflammer quelque chose. Mais la ruse ne pouvait se répéter infiniment. Tôt ou tard, un rhinocéros laineux finirait par comprendre que les brandons enflammés sentent le feu mais ne représentent aucun danger. Les humains cherchaient donc continuellement un gibier qui n’avait pas encore croisé d’hommes, qui ne connaissait ni leurs tactiques ni leurs armes. Lorsqu’ils rencontraient un autre groupe d’humains, ils avaient tendance à s’éloigner des territoires de chasse déjà exploités par ces derniers. On estime que, dans sa vie, un Sapiens avait rencontré moins de 150 personnes. L’addition des savoirs fut lente durant cette période, l’apport de nouvelles connaissances provenant essentiellement des échanges de femmes. Les petits groupes se disséminaient par nécessité alimentaire et lorsque les meilleurs territoires de chasse commencèrent à se peupler, la pression démographique fit son effet : les cousins finirent par vivre à moindre distance les uns des autres. Au mésolithique apparurent des clans sur des zones géographiques déterminées. Cela permit l’émergence d’une intelligence collective qu’on imagine fondée sur des religions animistes et des réunions anniversaires. Il en résulta une ingéniosité grandissante. Les humains de cette épopée inventèrent beaucoup : outils et vêtements, armes et habitats. Cette faculté, amplifiée par leur capacité de communication, de transmission des connaissances, leur conférait un avantage déterminant.

En soixante mille ans, on était passé du bipède des paléontologues à l’homme, être intelligent des archéologues.

Les humains s’étaient épandus de par le monde, ils allaient le conquérir.

Informations Complémentaires - L’épopée des Sapiens

Néandertal et Sapiens vécurent sur les mêmes territoires durant près de 20 000 ans. Depuis 2011, on attribue de plus en plus souvent la disparition de l’essentiel des hommes de Néandertal aux nuées de sulfures provoquées par l’éruption du volcan à caldeira napolitain, il y a 40 000 ans (Campanian Ignimbrite). Pourtant, l’universalité de leur disparition (jusqu’en Asie) et la concomitance vraisemblable de la disparition des Sapiens pure souche font plutôt penser à une pandémie contre laquelle seul le génome des métis survivants était armé.

Les mitochondries des métis Sapiens-Néandertal survivants suivent toutes la lignée des Sapiens. On en déduit donc que les mères de ces métis étaient exclusivement Sapiens, Ce qui implique que beaucoup de ces mères moururent en couches puisque la taille de la tête des bébés Néandertal était nettement supérieure à celle des bébés Sapiens (au niveau des épines sciatiques, le diamètre du « détroit pelvien moyen » des néanderthaliennes est 10 % plus large que celui des Sapiens).

Parmi les gènes que nous avons hérités de Néandertal, on a identifié ceux qui contrôlent les taux de vitamine D ou de cholestérol LDL dans le sang, ceux responsables de certains troubles de l’alimentation mais aussi de la gestion de l’assimilation des graisses, ceux de l’arthrite rhumatoïde, celui de la schizophrénie…

Le refroidissement de H4, vers 38000 BC, a vraisemblablement été intense et brutal du fait de l’éruption près de Naples des Campanian Ignimbrite, comme le montrent les carottes glaciaires arctiques (NGRIP). Elle provoqua la mort en très grand nombre d’animaux et de plantes (semi-extinction des espèces), en particulier vers le sud-est (jusqu’à l’Égypte) et vers l’est (jusqu’au lac Baïkal et au Caucase) à cause d’un nuage très dense de composés sulfureux et sulfuriques qui se déplaça à très faible altitude.

On admet généralement que la glaciation suivante (H3) fut aussi assez froide pour bloquer la migration des métis Sapiens-Néandertal-Denisova à travers la Sibérie. La glaciation de Heinrich H3 dura près de deux mille ans (de 32500 à 30500 BC environ) et marque la frontière entre le Paléolithique moyen et le Paléolithique supérieur. A contrario, les migrants qui avaient déjà traversé la Sibérie trouvèrent aisément un passage à pieds secs entre la Russie et le continent américain où ils s’implantèrent On retrouve leurs pierres taillées caractéristiques (racloirs bifaces, petits bifaces à attacher, pointes) dans toutes les civilisations paléoindiennes d’Amérique du Nord.

Les métis Sapiens-Néandertal-Denisova qui restèrent bloqués par la glaciation H3, avant de reprendre leur migration vers l’est avaient profité de ces deux mille ans pour inventer un nouveau type de taille de pierres, plus élaboré : le débitage Levallois. Celui-ci utilisait plusieurs couches dans un silex et créait des outils essentiellement à partir de grosses lames de pierre. Ils développèrent aussi leur fabrication d’outils en os, plus légers et plus spécialisés : couteaux, perçoirs, aiguilles, burins, harpons, atlatl. On n’en a donc pas trouvé en Paléoamérique.

La fabrication d’outils transportables, après H3, est caractéristique. Il s’agissait de pouvoir les transporter d’un lieu d’habitation à un autre. Les groupes d’individus, largement inspirés par l’habitat relativement permanent des Néanderthaliens, se déplaçaient d’une zone de chasse à une autre selon la saison, typiquement d’une grotte d’été, offrant une large vue sur des plaines et des cours d’eaux giboyeux, à une grotte d’hiver abritée des vents dominants mais orientée au Sud. En Europe de l’Ouest, la « grande migration » prit donc fin vers 30000 BC. Des groupes de plus en plus importants migrant chacun sur un vaste territoire déjà connu. Les clans commencent à se former à cette époque.

Le plus ancien squelette de chien domestiqué connu provient de la grotte de Goyet, en Belgique. Il daterait de 30000 BC, donc du Paléolithique supérieur. On a trouvé de nombreux ossements de chiens dans toutes les Alpes, en particulier sur les sites lacustres, mais ils ont tous moins de 12 000 ans.

Anciennes appellations des époques du Paléolithique supérieur : Aurignacien (de 32500 à 28000 BC), Gravettien (de 28000 à 20000 BC), Solutréen (de 20000 à 10000 BC) et Magdalénien (de 10000 à 5000 BC).

La migration des forêts :

Il y a 24 000 ans, l’Europe était essentiellement couverte de glaciers. Les températures moyennes du mois le plus chaud n’y dépassaient 10 °C qu’en de rares endroits. La toundra y poussait jusqu’à Bordeaux ou Lyon, environnée d’immenses déserts glaciaires. La banquise arctique d’hiver s’étendait jusqu’aux Pyrénées.

Il y a 15 000 ans, le climat commençait à se réchauffer : on sortait lentement d’une ère glaciaire. Les toundras remontaient vers le nord, laissant la place à des steppes herbeuses. Quelques îlots de forêts clairsemées apparaissaient dans le sud de l’Europe.

Il y a 13 000 ans, une forêt de conifères s’étendait en Europe. Tout au sud, en Italie, une forêt de feuillus apparaissait.

Le brusque refroidissement du Dryas récent sembla tout anéantir. Quand un réchauffement encore plus brutal survint : la forêt de conifères remonta vers le nord, la forêt de feuillus s’implanta sur une grande partie de l’Europe. Au sud, la forêt méditerranéenne s’installa.

Il y a 5 000 ans, la forêt de feuillus s’est implantée sur toute l’Europe tempérée. Le Nord s’est couvert de conifères. La toundra s’est limitée à l’Islande et la Scandinavie.

En 5 000 ans jusqu’à la révolution industrielle, l’empreinte des hommes sur la forêt a commencé à être notable. En la brûlant et en la défrichant, ils ont modifié la répartition naturelle et privilégié les seules espèces qui leur ont paru utiles.

Depuis les temps modernes, l’humanité donnant priorité à la terre agricole et à l’urbanisation, elle empiète sur le territoire des forêts.

Des chênes sessiles ont suivi un axe plein nord, partant du Portugal. Ceux des Balkans se sont propagés vers l’ouest jusqu’à l’Espagne. Aussi l’ouest de la France se couvrit de chênes portugais alors que les forêts de l’est et du centre du pays n’hébergèrent que des souches venues de Turquie par l’Allemagne. Quant au chêne blanc ou chêne truffier, il provint exclusivement d’Italie.

La progression des chênes fut époustouflante : 3 000 km en 3 000 ans ! Or le poids de leurs fruits interdit aux vents de les disséminer loin des extrémités de leurs branches basses. Les écureuils déplacent les glands plus loin mais les rendent stériles (d’un coup de dents) pour éviter que leurs réserves d’hiver ne germent. Cette vitesse de propagation n’a été rendue possible que grâce aux geais qui, certaines années, transportent des glands sur des dizaines de kilomètres.

Repères chronologiques approximatifs : le système solaire actuel est créé il y a 4,5 milliards d’années (4,5682), l’homme apparaît il y a 4,5 millions d’années (Ardi), Homo sapiens s’étend sur le territoire de Neandertal il y a 45 000 ans.

La théorie de Milankovitch a été très décriée jusqu’à ce qu’on découvre deux historiques qui en confirment l’impact : les périodes de transformation de forêts africaines en savanes ainsi que les enregistrements des niveaux des eaux dans les sédiments océaniques, sur les deux derniers millions d’années, correspondent exactement aux trois cycles clés (19 et 23 000, 41 000 et 100 000 ans) des trois paramètres astronomiques qu’elle décrit.

Milankovitch a étudié les trois principales rotations de la Terre autour du Soleil. L’excentricité représente la longue ellipse décrite par la trajectoire orbitale de notre planète autour du Soleil : il s’agit d’une ellipse et non d’un cercle, il y a donc une excentricité par rapport au Soleil qui se reproduit à l’identique selon un cycle de 100 000 ans et un autre de 413 000 ans. L’obliquité décrit la variation de l’inclinaison de l’axe de rotation terrestre entre 21,5 et 24,5° selon un cycle de 41 000 ans. La précession de l’axe de rotation de la Terre décrit le cône de 44 à 49° qu’elle dessine dans l’espace et détermine la migration de la position des solstices et des équinoxes.

Actuellement :

Excentricité : notre planète se trouve pratiquement sur une trajectoire ronde autour du soleil puisqu’elle se situe au bout de l’ellipse, au plus près du Soleil à 147 millions de kilomètres en janvier et à 152 millions de kilomètres en juillet. Les contrastes entre les saisons chaudes et froides sont donc minimaux. Il y a 11 500 ans, c’était le contraire : les étés étaient nettement plus chauds et les hivers nettement plus froids.

Obliquité : nous nous trouvons en rotation selon un angle de 23,4°, donc les saisons sont moyennement marquées et de durées équilibrées.

Précession : pour l’hémisphère nord, le solstice d’été se produit à plus grande distance du Soleil que le solstice d’hiver (il nous réchauffe relativement plus en hiver et moins en été).

Notons que, selon ces trois paramètres, la position planétaire de la Terre lui confère actuellement un climat remarquablement doux pour l’hémisphère nord.

Les Natufiens

L’Holocène, ère géologique, et le Néolithique, ère civilisationnelle, commencent en même temps, à la fin du Dryas récent. C’est un point de repère commode entre les différentes échelles de temps définies par le British Geological Survey, composé d’historiens et de paléontologues. On retient généralement la date de 10 000 BC.

L’Holocène se termine quand commence l’Anthropocène, c’est-à-dire quand l’empreinte de l’Homme sur la planète devient absolument prépondérante. Pour simplifier, on situe généralement son point de départ en l’an 2000. On trouvera, bien entendu, des scientifiques pour déclarer que le British Geological Survey n’est composé que de vieillards aveugles : “l’Anthropocène aurait dû débuter dès que l’homme sut déclencher des feux de forêt et asservir la planète”. Avouons qu’il est plus simple pour tous de considérer que l’Holocène a commencé en 10 000 BC et s’est terminé en 2 000 AD, durant ainsi 12 000 ans.

Notre planète ne se trouvait pas dans la même position stellaire qu’aujourd’hui : elle tournait beaucoup plus loin du Soleil. On avait quitté le Dernier Maximum glaciaire vers 19 000 BC. Les températures moyennes du globe faisaient comme des montagnes russes, mais elles se dirigeaient surtout vers le haut. Cette époque de l’Histoire porte un nom révélateur : La Déglaciation.

Aux États-Unis, les eaux des glaciers s’écoulaient vers le golfe du Mexique, par le Mississippi. La montée des températures faisait fondre les immensités blanches. Au Canada, un lac d’eau douce se formait. Il atteignait 5 000 kilomètres de long en 11 400 BC. Soudain, l’atmosphère se réchauffa et il en résulta un froid intense : on retrouva des températures proches de celles du Dernier Maximum glaciaire.

Un réchauffement engendre une période glaciaire ?

Des astéroïdes avaient frappé la Terre. Lorsqu’elles traversent l’atmosphère, la température de ces météorites augmente considérablement à mesure que l’atmosphère se fait plus dense, près du sol. La plupart de ces pierres de l’espace explosèrent quelques kilomètres au-dessus de l’Amérique du Nord. Elles provoquèrent immédiatement d’immenses feux de forêts. La chaleur dégagée fut suffisante pour réchauffer l’atmosphère de la Terre. R.B. Firestone a récemment découvert des traces caractéristiques de cet évènement : les incendies avaient laissé une couche continue de cendres sur l’Amérique du Nord. L’objet extraterrestre avait apporté de l’espace des poussières de fullerènes, nanodiamants, iridium et sphérules. Sa masse principale s’est vraisemblablement abîmée dans le Groenland, creusant un cratère de 30 km de diamètre, à travers la glace.

Un de ces éjectas se précipita au large de Sept-Îles, dans le golfe du Saint- Laurent. Perforant la calotte glaciaire, il creusa un cratère de 4 km dans le sol. La barrière de glace des Laurentides fondit instantanément. L’immense lac glaciaire canadien se déversa alors dans l’Atlantique nord. La quantité d’eau était gigantesque. Ce fut un cataclysme : pendant un siècle, un fleuve d’eau douce gelée, d’un débit supérieur à celui de l’Amazone, coula vers l’est, au sud du Groenland. Aucun grand fleuve ne s’était jamais déversé dans cette région de l’Atlantique. La variation de la salinité fut considérable : elle plongea. Le climat de la Terre en fut chamboulé. La grande circulation thermohaline des courants océaniques, celle qui génère le Gulf Stream, s’arrêta. 70 000 milliards de tonnes d’eau, à la température d’un glaçon, refroidirent toutes les côtes de l’Atlantique nord. La calotte glaciaire arctique tripla de surface. Elle couvrit les forêts. Les rayons solaires désormais réfléchis par cette immensité blanche chauffèrent moins de sol. Les températures plongèrent tellement que la banquise couvrit jusqu’aux côtes nord de l’Espagne. Cette période glaciaire a été intitulée « Dryas récent ». Elle a duré près de 1 500 ans, de 10 900 BC à 9 700 BC, et a causé l’une des plus grandes extinctions d’espèces vivantes connues.

En dessous des cendres découvertes par R.B. Firestone, il y avait des traces d’une civilisation humaine : la culture Clovis. On en n’a pas trouvé trace au- dessus. Ces hommes préhistoriques n’auraient donc pas survécu au cataclysme. La mégafaune américaine avait aussi disparu : mammouth laineux, tigre à dents de sabre, mastodontes... Tous les grands mammifères de l’hémisphère nord moururent. Si on classait aujourd’hui les espèces animales par leur poids, on pourrait considérer que les plus grandes pèsent plus d’un quintal, à l’époque du Dryas récent, on se serait exprimé en tonnes.

Il y eut tant d’eau gelée sur les continents que le niveau des océans baissa de deux cents mètres. Les mers ne s’évaporaient presque plus, provoquant une sécheresse planétaire. Le régime des vents changea.

La forêt de Scandinavie gela et fut remplacée par la toundra. On pouvait passer à pieds secs d’Asie en Amérique et d’Amérique en Europe.

Les arbres ne freinaient même plus le vent sur les surfaces glacées, il soufflait en blizzard. À Avignon, les températures moyennes oscillaient vraisemblablement entre -30 °C l’hiver et 5 à 10 °C au plus chaud de l’été.

Rien sur terre n’a d’impact aussi impressionnant sur la vie ou les paysages qu’un âge glaciaire. D’immenses masses de glace rabotent les montagnes. D’énormes couches de sédiments sont poussées sur des dizaines de kilomètres, dévoilant une roche nue. La végétation meurt, elle renaîtra, différente. Les animaux sont focalisés sur leur survie. Les humains voient disparaître, un à un, les moyens de subsistance qu’ils croyaient pérennes.

Le monde n’a jamais connu de période aussi froide que depuis le Dryas récent.

Au Sud, l’immense calotte glaciaire antarctique, plusieurs fois plus grande qu’aujourd’hui, s’étendait vers l’Afrique et la Nouvelle-Zélande et, en hiver, couvrait jusqu’aux îles de la Désolation, les îles Kerguelen. La circulation thermohaline était interrompue, ses courants ne véhiculaient pas les eaux froides de l’Atlantique nord vers l’océan Antarctique. L’hémisphère sud était constamment frais, même si le refroidissement y fut ressenti plus lentement qu’au nord.

9 500 BC

Brusquement, l’intégralité de la Terre se réchauffa de 15 °C en quarante ans.

Quatre cent mille ans d’histoire climatique enregistrés par les carottes glaciaires n’ont jamais montré d’autre hausse des températures d’une telle brutalité. En quelques années, les concentrations de méthane dans l’atmosphère doublèrent, celles de nitrogène et d’argon augmentèrent aussi. La concentration atmosphérique en dioxyde carbonne atteint les 240ppm.

On n’est pas certains des évènements qui ont pu causer un réchauffement aussi violent. On sait que les températures commencèrent à s’élever dans la zone tropicale nord de l’Atlantique, provoquant un réchauffement important des courants de surface. Vingt ans plus tard, le thermomètre est brusquement monté de 7 °C en cinq ans. Enfin, en quinze ans, les températures moyennes du globe ont encore augmenté de 8 °C. Il a nécessairement fallu un cataclysme pour que la planète Terre se réchauffât aussi brusquement.

Une théorie courante attribue ce réchauffement à une météorite. Une boule de glace géante aurait traversé l’atmosphère. Arrivée au-dessus de l’atlantique Nord, elle aurait explosé en petits fragments. Cinquante mille morceaux de glace se seraient écrasés en Amérique du Nord, y créant autant de dépressions que l’on voit encore : les Carolina Bays. L’énergie dégagée par ces impacts aurait dégagé suffisamment de chaleur pour entraîner un réchauffement brutal, celui qui mit fin au Dryas récent.

Le régime des pluies changea. La mousson disparut presque intégralement de ses territoires habituels. Elle descendit vers le sud. Le Sahara avait connu une très longue période de désertification : il devint vert, voire marécageux. Crocodiles et hippopotames s’y installèrent.

Les humains évitent les régions trop désertiques. En Chine et en Europe, d’immenses collines avaient été dénudées. Le lœss y était à nu. Les glaciers avaient emporté tout le couvert végétal et minéral. Ces déserts couverts d’une terre légère étaient devenus des accélérateurs de vent : Éole en avait desséché la surface. Le souffle emportait des nuages sales qui couvraient le ciel. Ce vent chassait le gibier. Nos ancêtres avaient évité ces régions.

Les humains au Dryas récent

Au cours de centaines de milliers d’années d’évolution, l’humain avait été confronté à toutes les circonstances imaginables sur le globe. Il avait fallu s’adapter. Allant debout, la tête d’Homo reposait désormais sur ses vertèbres, ce qui soulage les muscles du cou. Le cerveau connu un développement spectaculaire. Le volume de sa boîte crânienne s’était développé vers l’avant, pour répondre au besoin constant d’adaptabilité. Le cortex préfrontal, où siège la capacité de planification, s’était particulièrement développé. Les comportement habituels ne suffisaient plus. Comme tous les animaux, l’humain a des comportements répétitifs, mais il dispose d’une aptitude d’adaptation supérieure. Sa créativité dépasse celle de tous les êtres vivants connus.

Comme pour de nombreuses espèces, l’évolution des mâles et des femelles avait suivi des spécialisations distinctes. La distinction entre les sexes s’était naturellement matérialisée dans cet organe. Les humains ayant découvert le langage, cette capacité de communication transformait leurs différences en complémentarité. C’était un avantage prépondérant : l’homme et la femme faisaient équipe. Les traces laissées au Néolithique ont montré une différenciation de leurs rôles. L’homme était responsable de rapporter le fruit de la chasse au foyer. La femme œuvrait surtout dans l’aldea : elle devait voir à la fois le feu, les enfants, son labeur et, au lointain, percevoir le moindre danger. Elle organisait et veillait. L’homme devait apprécier le mouvement effectué par sa lance et le synchroniser, dans l’espace, avec celui d’un animal en pleine course. Il en a résulté des variations considérables dans la structure du cerveau des deux sexes. L’inventivité des binômes humains s’en trouva démultipliée.

Le patrimoine génétique des grands singes diffère de celui de l’homme pour seulement 1,6 %. Cette différence monte à 5 % entre l’homme et la femme. L’homme mâle est donc génétiquement plus proche d’un grand singe que d’une femme ; la femme étant génétiquement plus proche d’une guenon dans la même proportion. L’œil des femmes dispose d’un angle de vision supérieur de vingt degrés (grand angle) à celui des hommes ; ceux-ci disposent d’une meilleure vision de loin (téléobjectif). Il n’y a donc aucune supériorité de l’un ou l’autre sexe mais une spécialisation qui, au fur et à mesure de la précision du langage, a accru leur complémentarité. La femme néolithique était déjà plus orientée dans le temps et la communication que l’homme quand celui-ci était plus orienté dans l’espace et la compétition. On admet que le cerveau gauche (conceptuel) est plus développé chez les femmes et le cerveau droit (rationnel) chez les hommes, mais la très forte épaisseur du corps calleux chez la femme est déterminante. Or, celui-ci relie les quatre lobes du cerveau. La femme utilise des récepteurs de proximité plus développés (ouïe, odorat et toucher). Un chasseur doit savoir pratiquer le silence, il parle peu, alors que les femmes utilisaient constamment le langage entre elles comme un outil efficace. Pour que ces différences deviennent complémentarité entre les deux sexes, le cerveau humain s’était aussi considérablement agrandi du côté des lobes frontaux. C’est une zone essentielle à toutes les interactions sociales : entre autres, elle assure la capacité de se représenter les pensées d’autrui comme différentes des nôtres.

Le couple homme-femme disposait donc d’une intelligence et d’une compréhension très supérieures à celles de tous les mammifères. Il fallait cela pour réussir à s’adapter au changement climatique de la fin du Dryas récent.

Les Natufiens

Le territoire des Natufiens aurait englobé Israël, la Palestine et le Liban actuels. Comme la plupart des Sapiens, c’était un peuple de chasseurs-cueilleurs. Le climat refroidit, le gibier habituel s’était fait rare. Ils deviendraient donc agriculteurs. Lors du réchauffement de 9 500 BC, ils allaient créer la plus fantastique civilisation de leur époque.

Le climat changea à toute vitesse dans la zone méditerranéenne. En deux générations, il était passé de « froid et humide » à « chaud et sec ». Les ruisseaux furent effacés et les forêts denses déshydratées. Tout le sous- bois disparut. Quand ils ne mouraient pas de soif, les animaux qui les habitaient partirent. On ne pouvait plus vivre de la chasse.

Les insectes souffrent bien plus que les humains du changement climatique. Ce fut une hécatombe. Nombreuses furent les plantes qui n’étaient plus pollinisées par leur butinage. Celles dont la fécondation reposait sur l’action du vent résistèrent mieux. Parmi celles-ci, on trouvait des graminées autofertilisantes. Ces ancêtres des céréales poussaient en longues tiges sèches surmontées de quelques grains. Ces plantes étaient comestibles. Elles apportaient de l’énergie. On pouvait en conserver les graines ou la farine. Les Natufiens les domestiquèrent.

À l’est de la Méditerranée, les mammifères souffraient du manque d’eau. Ils ne foulaient plus de neige dans la saison froide et ne trouvaient plus de ruisseaux durant la saison chaude. Les humains ne voyagaient plus aussi librement qu’avant. Ils n’en eurent, d’abord, aucunement besoin : il leur suffisait de suivre les troupeaux qui s’agglutinaient autour des rares points d’eau. La chasse fut excellente jusqu’à ce que ces surfaces deviennent surbroutées. La sécheresse aidant, elles se désertifièrent. Alors, les troupeaux partirent vers le nord, de plus en plus nombreux, de plus en plus loin. Les humains durent choisir entre la viande et l’eau. Les Natufiens choisirent cette dernière. Ils commencèrent par domestiquer le paysage.

Durant la glaciation du Dryas récent, ils vivaient dans des forêts denses. La cueillette était facile pour cause d’abondance. La seule règle consistait à protéger, voire à replanter, chaque pousse d’un végétal utile. Dès lors qu’ils avaient privilégié l’eau, les humains commençaient à se concentrer sur des territoires de chasse. Ils suivaient les troupeaux sur des axes où ils disposaient de plusieurs lieux de bivouac pré-identifiés. Il y avait moins de gibier, la cueillette devint plus importante dans leur alimentation. Les femmes ramassèrent les pousses intéressantes qu’elles trouvaient dans la forêt et les replantèrent à proximité des zones de campement. La survie des humains dépendait de leur territoire de chasse. Ils le protégèrent des intrus. Ils inventèrent la propriété du sol.

Les sous-bois denses disparurent en deux générations. On ne pouvait plus approcher du gibier à couvert. Les lances avaient une portée limitée. Alors, de par le monde, on inventa l’atlatl : une pièce de bois recourbée, moitié moins longue que la lance que l’on fixait au pied de l’arme. Lors du lancer, elle permettait de démultiplier la puissance d’envoi. La lance atteignait 100 km/h et pouvait tuer une proie à 100 m mais ce propulseur, l’atlatl, conférait de la puissance au détriment de la précision.

Les températures montaient si vite que la survie des individus était en cause. La capacité d’adaptation des humains fut largement sollicitée. L’inventivité de certains leur fit découvrir des parades innovantes.

Les Natufiens inventèrent la production d’arcs en série. Cette décision déclencha un saut technologique majeur. De nombreux chasseurs du Paléolithique utilisaient cette arme mais chacun produisait la sienne, donc ses propres flèches. En dédiant un homme à la production des bois (sélectionner, couper, polir, renforcer) et un autre à la taille des flèches, ils permirent une spécialisation des artisans. La qualité suivit. Mieux : de leurs silex, ils creusèrent une grande roche plate pour faire une armature dédiée à contenir un arc. Ce gabarit permit que tous les arcs affichent une longueur et une courbure identiques ; avec deux cales en bois, l’arme pouvait être placée en position de faible tension, il devint aisé de la réparer ou d’y accrocher une nouvelle corde. Celle-ci était constituée de fines lanières de tendons de gazelle tressées. Cet « outil de chasse » s’avéra très performant : les chasseurs abattaient avec précision une antilope des sables à cent mètres. Les arcs étant identiques et, vraisemblablement constitués du même bois, ils envoyaient des traits de même taille. Le poids et la forme des pointes devaient aller de pair. Il fallut donc fabriquer les pointes avec précision, presque identiques, ce qui supposa de former des artisans aux meilleures techniques. Le saut qualitatif fut tel qu’il caractérise « l’âge de la pierre taillée », le début du Néolithique.

Les Natufiennes, elles, plantaient des forêts de pistachiers à peu près alignées. Dans chaque creux naturel de la terre, elles placèrent un figuier. Les feuilles putréfiées trouvées à leur pied prouvent qu’il s’agissait d’endroits perpétuellement humides. On soupçonne les Natufiennes d’avoir entretenu volontairement cette humidité : elle permettait des récoltes records. Le choix de ces deux fruits ne doit rien au hasard : séchés au soleil, ils se conservent d’une année sur l’autre et sont particulièrement nourrissants.

En quelques générations, durant un changement climatique violent, le peuple natufien avait conçu la manière de se mettre à l’abri de la faim. D’autres découvertes allaient lui permettre d’inventer la première ébauche de civilisation.

Les graminées jonchaient les plaines, les Natufiennes de la vallée du Jourdain en récoltèrent les graines. Elles eurent l’idée de les semer à proximité de leurs habitats. Ce furent les premiers champs. Elles inventèrent la faucille, un outil équilibré et efficace. Elles découvrirent que brûler les chaumes enrichissait la terre. Elles inventèrent l’agriculture. Elles appliquèrent le tressage des fibres à la fabrication de paniers à grains ou à légumes et apprirent à tailler la pierre pour en confectionner des mortiers adéquats.

Pour adapter leur habitat au changement climatique, ils s’étaient inspirés des terriers des animaux. Leurs maisons, à peu près rondes, mesuraient entre 3 et 5 mètres de diamètre. Elles servaient aussi de lieu de stockage protégé. Leur construction demandait un effort considérable puisque leurs outils se limitaient à des pieux de bois durci au feu et, en guise de pelle, à des omoplates d’animaux. Ils creusaient leurs maisons dans le sol. Elles atteignaient toutes 1,40 mètre de profondeur, dans l’argile rocheuse, là où la température reste à peu près constante toute l’année. Ces habitats étaient couverts de branchages, appuyés sur quelques pieux qui servaient de poteaux. Leurs demeures avaient donc la silhouette d’un d’igloo aux trois quarts enterré. C’est que le sol de celles-ci restait toute l’année à des températures proches de 18 °C. Leur habitat resta donc particulièrement tempéré, quel que fût le climat.

Le peuple fondateur du Néolithique

Dans les vestiges d’un de leurs villages, on a trouvé une statue de la taille d’un poing. Elle représente un couple faisant l’amour. Cette sculpture de pierre est chargée de sentiments plutôt que d’érotisme. Les deux corps y sont tendrement lovés. L’homme et la femme s’y font face ! C’est la première expression artistique d’un sentiment d’amour dont nous disposions.

Dans les cimetières, les corps étaient profondément ensevelis. Ils étaient tous allongés. Leur position évoquait toujours un repos éternel. Un tiers des tombes que l’on a découvertes contenait des enfants âgés de 5 à 7 ans. Les femmes mouraient généralement en couches. Les Natufiens respectaient leurs morts. Ils avaient peut être développé une proto-religion, nous n’en savons rien.

Ils s’adaptèrent bien au nouveau climat et le firent plus vite que leurs voisins. Ils inventèrent aussi des routes caravanières et le commerce.

La sécheresse avait fixé des communautés sur les points d’eau. On pouvait donc voyager de l’une à l’autre. Les Natufiens voulurent faire des échanges. Contre leurs figues sèches et leurs arcs, ils obtinrent des Anatoliens des pierres toujours coupantes, les obsidiennes. Leurs caravanes rapportaient des œufs d’autruche de la vallée du Nil, qui leur servaient de contenants à farine. Ils importaient aussi de la malachite pour leurs bijoux.

Puisqu’ils parcouraient des centaines de kilomètre à pied il leur fallait un moyen de transport. Ils ne disposaient que de leurs épaules pour porter la marchandises. Alors, ils se rendirent compte que les chiens sauvages manquaient autant de gibier qu’eux. Certains s’approchaient de leurs villages pour manger les restes d’aliments dédaignés par les humains. Les Natufiens constatèrent que ces animaux prêtaient volontiers allégeance à celui qui les nourrissait. Ils leur donnèrent tellement de cartilages d’os à ronger qu’ils finirent par domestiquer plusieurs bêtes. Elles disposaient d’une qualité d’ouïe et d’odorat très supérieure à l’homme. Elles pouvaient supporter le traîneau qu’on attachait sur leurs épaules. C’étaient d’excellents compagnons de chasse. Dans l’un des cimetières, on a trouvé un homme inhumé avec ses deux canidés. Il y a aussi ce jeune garçon enterré avec son chiot au creux des bras. Des liens affectifs s’étaient donc formés entre les Natufiens et leurs chiens, les premiers animaux de compagnie.

Le changement climatique de la fin du Dryas récent avait déclenché une évolution profonde de la culture des Natufiens.

Leur peuple avait affronté un changement climatique particulièrement brutal. En à peine deux générations, son mode de vie avait été chamboulé. En inventant la production en quantité et en la commercialisant, il fit la rencontre d’autres peuples et les échanges de connaissances se firent systématiques. L’artisanat commençait son âge d’or.

L’adaptation du mode de vie des Natufiens

Lors du Dryas récent, ces chasseurs-cueilleurs s’étaient adaptés au froid. Ils savaient utiliser les peaux de leurs proies pour se protéger des températures. Ils vivaient dans l’une des forêts les plus giboyeuses du monde de l’époque : la forêt de chênes méditerranéenne. Ils croisaient des ruisseaux partout qui coulaient vers l’ouest. Les chasseurs rapportaient de la viande de cerf, daim, cochon sauvage ou, mets suprême : d’ours. Ils utilisaient surtout leurs filets de chasse pour immobiliser leurs proies et les tuer avec leurs épieux. Ils attrapaient le petit gibier au piège. Ils avaient donc appris à fabriquer des cordes de qualité. Ces chasses exigeaient de savoir courir dans une forêt dense et lancer son arme, avec force et précision, en pleine course. Les accidents devaient être fréquents.

Les Natufiennes ramassaient les glands et les pois. Elles avaient appris à les écraser au pilon dans des mortiers. Elles les faisaient cuire au feu, sur des pierres plates. Les tubercules qu’elles dénichaient étaient cuits dans la braise. Les fruits ne manquaient pas, dans ces forêts.

Survinrent les chaleurs. En cinq ans les températures moyennes du globe étaient montées de 7 °C. Mais, puisque dans la zone intertropicale les températures s’étaient moins élevées, l’est de la Méditerranée avait dû connaître des hausses de plus de 10 °C. Il s’arrêta de pleuvoir, ou presque : le volume des pluies fut divisé par trois ! À part les lièvres et les animaux à sang froid, le gibier partit vers le nord : il cherchait à retrouver les températures et l’hygrométrie qui lui étaient confortables.

De par le monde, il existait nécessairement des zones où vivaient peu d’humains. Ce n’était pas le cas de la forêt méditerranéenne du Levant. Elle était si riche en fruits et en animaux que la densité humaine y était importante. Un groupe de chasseurs-cueilleurs y avait besoin d’environ 300 à 500°km2 pour vivre. Heureusement, la majorité de ceux qui chassaient à l’intérieur des terres tentèrent de conserver leur mode de vie : ils suivirent le gibier. La région se dépeupla. Ce fut la grande chance des Natufiens. Chaque groupe du clan put exploiter un territoire de plus de 2 000°km2.

Jusqu’alors les humains privilégiaient la chasse, eux avaient décidé de rester près de l’eau. Ils devaient espérer que le climat se rétablirait et que le gibier reviendrait. Rien de tout ceci ne se passa. En cinq ans, nombre de sources et de ruisseaux avaient disparu. La végétation basse de la forêt commençait à faner sur pied. L’essentiel du gibier avait fui. Les fruits commençaient à manquer. Ils tenaient tout leur savoir de leurs parents, celui-ci n’avait plus cours : les circonstances devenaient trop différentes.

Alors, la seconde hausse de température acheva ce qu’avait commencé la première. L’air se réchauffa d’une bonne dizaine de degrés dans la région du Levant. Le jour, lorsqu’on attendait une température de 25 °C, on subissait 35 °C ! Les Natufiens commencèrent à s’alarmer : les troupeaux étaient partis, ils n’avaient plus aucune chance de les rattraper. La forêt, dont ils tiraient toute leur subsistance, se mourait à toute vitesse. Malgré leurs efforts, la faim guettait.

Ils savaient chasser l’ours, l’ours avait fui et, plus généralement, il ne restait plus d’animaux à piéger dans leurs grands filets. Un nouveau gibier était apparu, très farouche : les gazelles. Elles sentaient ou entendaient les chasseurs de très loin. On n’avait pas une chance d’en abattre une en lui courant après, la lance haute. Leur seule chance était de guetter leurs proies, à l’affût, près des points d’eau, de plus en plus rares. Les groupes familiaux s’y retrouvaient, s’y côtoyaient, se réunissaient. Le péril était si grand que l’on fut contraint à l’entraide.

Grâce aux arcs et aux flèches qu’ils mirent au point, ils purent exploiter les grands troupeaux de gazelles, d’équidés ou d’antilopes. L’approvisionnement en viande ne fut plus un souci. La sécheresse s’installant, les Natufiennes avaient repéré que les céréales sauvages poussaient de plus en plus. Elles durent certainement parcourir des distances énormes avec leur couteau et leur panier, mais elles sauvèrent leur peuple de la famine. Quand elles eurent domestiqué les céréales et quelques légumes, que leurs plantations de pistachiers et de figuiers donnèrent à plein, l’opulence alimentaire régna à nouveau.

Alors le peuple natufien entreprit d’améliorer ce qu’il avait, il investit dans l’innovation. Les meilleurs artisans ne se consacrèrent plus qu’à leur office. La taille des pierres atteint une qualité exceptionnelle pour l’époque. La taille des os, toujours plus précise, permit la production d’outils très performants. On importait des mortiers en basalte de 100 kg que l’on transportait depuis les hauts du Golan. On utilisa des coquillages apportés depuis l’Atlantique pour fabriquer des aiguilles à chas et des hameçons. Certaines pointes de flèche, en pierre taillée, furent laquées avec de la sève d’arbrisseau pour les rendre plus silencieuses. Ils utilisaient tout de la gazelle ou de l’onagre. Ils fabriquaient des filets de pêche, des bijoux et des outils. La pierre sculptée permettait de régler les arcs. Il fallut donc qu’ils aient tous à peu près la même taille et la même courbure, les flèches seraient désormais similaires et leurs pointes du même poids. On ne se contentait pas de créer un outil, on le produisait en quantité, à l’identique, cherchant à dupliquer les meilleures pratiques. On allait vers plus de précision. On tentait constamment d’améliorer le geste ou l’objet. Chaque artisan se spécialisait sur un office. Ils devinrent industrieux.

Les Natufiens avaient failli mourir de faim. Ils avaient été contraints par le changement climatique. Ils n’avaient eu d’autre choix que de remettre en cause leurs acquis ancestraux. Alors, ils avaient déployé toute leur énergie à s’adapter aux nouvelles donnes. Dès qu’ils furent à l’abri des disettes, leur inventivité révéla toute sa puissance. Ils changèrent de mode de vie en moins de cinquante ans et vécurent plus heureux qu’avant.

On considère généralement que les Natufiens constituent la première civilisation. Ils marquent le passage des hommes dans le Néolithique.

Pourtant, le même déplacement de la mousson vers le sud, à la fin du Dryas récent, permit l’éclosion de deux autres civilisations, à l’autre bout du monde. Elles choisirent exactement la même solution pour se protéger de la faim : domestiquer les plantes. Les Natufiens sélectionnèrent des arbres fruitiers, les Mexicains du Rio Balsas entreprirent d’hybrider les légumes et les arbustes, les Chinois de la vallée du Yang-Tsé greffèrent les arbres pour obtenir des récoltes records.

On a retrouvé le même schéma tout au long de l’Histoire. Toute variation dramatique des températures, ou du régime des pluies, modifie le mode de vie des humains. Les solutions varient selon l’impact environnemental et le filtre culturel. À chaque fois, une nouvelle civilisation dominante est apparue.

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Informations Complémentaires - Les Natufiens

R. B. Firestone a publié en 2009 une étude qui attribue la fin du Dryas récent à un astéroïde de 4,6 km de diamètre originaire de l’extérieur du système solaire. L’impact principal aurait créé le lac Michigan et peut-être d’autres grands lacs. C’est encore considéré comme une hypothèse.

La création des Carolina Bays n’a jamais pu être datée. Toutes ces dépressions sont orientées ce qui prouve qu’elles ont été créées par l’impact sur terre d’objets provenant d’au-dessus de l’Atlantique nord-est. La plupart se trouvent en Amérique du Nord (particulièrement dans l’État de Caroline) mais on en a repéré jusqu’en Belgique. Depuis lors, les glaciers ont raboté toutes ces régions, effaçant l’essentiel de ces traces. La seule chose certaine est que ces objets extraterrestres n’étaient pas de pierre mais de glace.

Le terme Néolithique signifie « nouvelle pierre ». Cet âge est donc celui des pierres taillées avec une précision très supérieure : « l’âge de la pierre taillée ».

Les deux bouleversements étant proches, une erreur courante consiste à penser que « la nouvelle pierre » fut celle inventée par l’homme : la terre cuite. Celle-ci allait permettre de conserver les grains et les liquides. Elle autorisait la cuisson dans l’eau, à feu doux, ce qui conserve plus de nutriments actifs que la cuisson sur pierre ou les grillades à la braise (améliorant considérablement le rapport entre l’énergie nécessaire pour collecter des aliments et l’efficacité nutritive qu’ils apportent). On considère généralement que la découverte (et la propagation de) la terre cuite a généré une telle amélioration de l’efficacité de la digestion des aliments qu’elle a permis de spécialiser des hommes jeunes à d’autres tâches que la recherche de nourriture et a donc supporté l’opulence nécessaire pour passer à l’âge du bronze.

La disparition du tigre à dents de sabre des zones tempérées, lors du Dryas récent, fut une bénédiction pour les humains. Il s’agissait de leur prédateur naturel. Tout à coup, des habitats légers présentaient beaucoup moins de danger.

Les archéologues qui ont excavé les villages natufiens évoquent des puits. Il y en avait apparemment un par village, creusé dans le sol d’une des grandes « maisons ». L’un de ces scientifiques s’attendrit sur ces pauvres gens, qui avaient déployé des efforts considérables pour creuser, dans le sol (à -1,40 m) des puits de 3 à 4 mètres de profondeur sur un mètre de diamètre, alors que, pour la plupart, on est certain qu’ils ont toujours été parfaitement secs. Cet archéologue n’avait pas envisagé la thermique du lieu : il ne s’agissait pas de puits mais de rafraîchissoirs. Lorsque les températures d’été atteignaient 40 °C, on pouvait y garder des viandes. Il s’agissait donc d’espaces de stockage, constamment frais, où conserver les réserves de protéines.

Pour construire leurs maisons, les Natufiens devaient excaver une terre dure composée d’argiles enserrant des pierres dures, sur 1,40 mètre de profondeur. On sait comment ils s’y prenaient. On pense que chaque soir, ils déplaçaient légèrement leur feu communautaire au-dessus de ce qui allait être la prochaine maison. Sous la braise, la chaleur du foyer desséchait l’argile qui se fendillait, libérant les pierres. Au matin, il suffisait d’un épieu pour déchausser les pierres et agrandir les fentes. Cette explication implique pourtant qu’au bout de quelques centaines de jours, le feu se trouvant 1,40 mètre plus bas que le sol devait brûler pauvrement et surtout, étant donné l’inventivité des Natufiens, on s’étonne qu’à observer la relation entre le feu et l’argile, ils n’aient pas fini par découvrir la terre cuite.

Dans la grotte de Nankin, en Chine, les stalactites permettent de lire l’intensité des moussons sur les 220 000 dernières années. De toutes, la période la plus pauvre en pluies fut celle correspondant au réchauffement qui suivit le Dryas récent.

La période où les moussons d’hiver furent les plus violentes est datée entre 780 et 900 après Jésus-Christ. Le froid et la pluie firent pourrir les récoltes et marque la fin de la civilisation Tang (en Chine). A contrario, elle s’accompagna de climats plus doux (plus chauds et moins humides) en Europe de l’ouest et du sud : essor des civilisations andalouse et viking, créativité du Moyen Âge. Elle se traduisit par une sécheresse sans précédent en Mésoamérique : les grandes villes mayas se vidèrent, leurs puits étant devenus secs.

Les Natufiens avaient domestiqué les chiens vers 9500 BC. Les chèvres furent domestiquées en Anatolie vers la même époque quoique sans doute un siècle plus tard.

Chèvres et moutons ont été domestiqués à plus grande échelle au Proche-Orient, dès le IXe millénaire. Les ovins provenaient des mouflons d’Asie mineure.

L’aurochs, cet animal si puissant, a dû être difficile à domestiquer. Il fournissait une denrée parfaite : le lait. Les hommes du Néolithique firent donc preuve de beaucoup de constance. Au fur et à mesure de leur captivité, on note que la taille et la largeur d’épaules des bovins ont diminué. Les premières tentatives d’élevage attestées eurent lieu en Syrie, au IXe millénaire. Celles du zébu, en Inde, datent du VIIe millénaire et celles du buffle asiatique se situeraient au Ve millénaire BC.

80 % des bovins actuels proviennent d’un seul troupeau de 80 aurochs iraniens. On pense que cette région ayant subi une sécheresse de quelques siècles, des animaux bloqués dans une vallée fermée se seraient adaptés au manque d’eau en diminuant de taille. L’aurochs était trop puissant et trop peu docile pour être domestiqué (Journal of Molecular Biology and Evolution, 2012). Notez que la génétique n’a toujours pas trouvé la mutation (qui aurait résulté de l’épigénétique) qui expliquerait le passage de l’Aurochs au bovin.

En 11400 BC se produisit la dernière grande glaciation du quaternaire : le Dryas récent. Cette glaciation se termina vers 10000 BC par un réchauffement d’une rapidité inouïe. Environ 50 % des mammifères de plus de 40 kg (dont l’homme) avaient disparu, ils n’avaient pas résisté à la brutalité de ce changement climatique.

En 10000 BC, la population humaine était comprise entre trois et cinq millions d’êtres. En 5000 BC, elle avoisinait les vingt millions d’individus. Une croissance époustouflante attribuée à la sédentarisation, donc à l’hygiène, donc à la survie de plus de nourrissons.

Divers indices amènent à penser que la culture natufienne était un matriarcat.

On a découvert que les premières souches de tuberculose commençaient à se propager à mesure que les voies commerciales s’installaient. Plus la néolithisation progresse, plus on trouve des traces de tuberculose sur les squelettes (Liban, Syrie, Iran) et plus les maladies parasitaires se propagent. Il s’agit de cas ponctuels, on n’a trouvé aucune trace d’épidémie.

Le réchauffement cataclysmique qui suivit la fin du Dryas récent fit aussi fondre de grandes quantités de glaciers qui se trouvaient sur les terres émergées. Le niveau des océans monta de seize mètres, à la vitesse de 40 mm par an provoquant l’inondation de toutes les plaines côtières du globe. Le Mississippi provoqua une énorme inondation en 9650 BC. Cette hausse des eaux est couramment intitulée « Meltwater Pulse 1B », ce qu’en français on pourrait traduire par « l’impulsion 1B des eaux de fonte (des glaces) ». Notez qu’on retrouve cette date chez Platon : selon lui, les grands prêtres égyptiens auraient dit à Solon que l’inondation qui causa la destruction de l’Atlantide datait de 9 000 années, or ce voyage de Solon en Égypte datait de 600 BC.

8.2 KY Event

Les carottes glaciaires effectuées sur les deux pôles décrivent les évolutions des températures sur 400 000 ans. On y voit une succession de glaciations plus ou moins violentes entrecoupées d’interglaciaires qui dépassent rarement 3 000 ans, puis depuis 10 000 BC apparaissent 12 000 ans sans période glaciaire.

Les graphes dessinés par les variations de température au cours des temps valent toutes les démonstrations : nos ancêtres ont vécu une époque difficile durant le paléolithique, la courbe fait de grands bonds incessants, et brutaux, vers le haut ou vers le bas. Et puis, lorsqu’on se penche vers sa partie la plus récente, l’Holocène, on est surpris de voir des hachures plus serrées et beaucoup plus courtes, comme s’il s’agissait d’une période interglaciaire invraisemblablement longue et stable où l’amplitude des températures moyennes maximales ne dépasse jamais 6 °C.

Cette grande stabilité présente une exception marquante, une seule : un trait fin qui descend et remonte brutalement. On l’appelle, généralement, par son abréviation américaine : le « 8,2 KY event », ce qui signifie : « l’évènement qui s’est produit il y a 8 200 ans ». Il est particulièrement apparent sur les relevés du Groenland, mais à peine discernable sur ceux de l’Antarctique. Cette « surprise climatique » fut indéniablement spectaculaire.

L’origine du 8.2KY Event ressemble à celle du Dryas récent

La terre vivait une période chaude, opportunément appelée « déglaciation » : les grands glaciers fondaient. Au nord du continent américain, couvrant l’intégralité du Canada actuel, s’était formé l’Inlandsis laurentidien, un des plus épais glaciers de l’époque. Trois grands dômes de glace s’en écoulaient vers le sud pour former, en surface, les lacs Agassiz et Ojibway.

Ces deux lacs gigantesques cumulaient une superficie de 1,5 million de km2 pour une profondeur moyenne de 210 m. Leur trop-plein s’écoulait par trois fleuves : le Mississippi au sud, le Saint-Laurent à l’est et surtout par le bassin du Mackenzie au nord-est du Canada. Au Saint-Laurent la sédimentation avoisinait 3,3 cm par an. Soudain, il y a 8 200 ans, elle a été divisée par 20 ! Le Dôme d’Hudson venait de s’écrouler. Un astéroïde aurait frappé la Terre à travers ce glacier, creusant un gigantesque cratère, grand comme la France, l’Allemagne et le Benelux réunis : la baie d’Hudson.

Alors, via ce que l’on appelle aujourd’hui le détroit d’Hudson, 160 000 milliards de tonnes d’eau douce se déversèrent dans la mer du Labrador. L’énorme quantité d’eau glacée s’y déversa en à peine 60 années. Le débit à la sortie des lacs devint quatre fois supérieur à celui de tous les fleuves du globe cumulés ! Le courant du Labrador s’arrêta net et les océans montèrent, de 1,2 mètre au delta du Mississippi ou de 4 mètres à l’embouchure du Rhin.

L’accumulation d’eau douce et glacée empêcha la plongée thermohaline des courants de grands fonds, au sud-ouest du Groenland. C’est elle qui, en conditions normales, “amorce la pompe” des courants mondiaux. Elle se déplaça à l’est du Groenland. Et heureusement, car cela nous sauva surement d’une nouvelle ère glaciaire.

Bien qu’en 180 ans, les températures descendirent de 1,7 °C à Ammersee, en Allemagne, ou de 2,5 °C dans la cuvette du lac d’Annecy, en moyenne, l’Europe ne se réfrigéra que d’un degré Celsius. Si les eaux s’étaient considérablement rafraîchies, leur refroidissement ne fut pas homogène.

Néanmoins, tout le nord de l’océan Atlantique se refroidit considérablement. Au Groenland, la baisse des températures fut d’abord de 6 °C puis elle se stabilisa autour de - 3,3 °C durant deux siècles. Les glaciers autrichiens et norvégiens avancèrent. La masse d’air froid fut telle que les moussons se déplacèrent d’environ 1 000 km vers le sud. On assista à une subite hausse des pluies en Amérique mais surtout en Europe : jusqu’à 130°mm de précipitations annuelles supplémentaires à Annecy. En revanche, la Mésopotamie, l’Afrique subtropicale et en particulier le Sahara furent affectés par une sécheresse intense qui dura 250 ans. La mousson diminua considérablement en Chine mais s’avéra très riche en pluies au Brésil et en Indonésie.

Cet accident climatique, d’une grande violence, eut finalement des conséquences infiniment moindres que celles du Dryas récent. Pourquoi ? Parce que la circulation Thermohaline ne s’est pas arrêtée.

Les carottes glaciaires nous fournissent deux indices : la température et la composition de l’air, piégé dans les bulles de la glace. Sur les 400 000 dernières années, lorsque les températures montent, elles sont suivies, 800 ans plus tard, d’un réchauffement des océans, et d’une forte émission de CO2 dans l’atmosphère.

Une goutte d’eau salée qui plonge au fond de l’océan, au sud du Groenland, met environ 800 ans à suivre tout le parcours de la circulation thermohaline, avant de retrouver son point de départ. Si elle est plus froide, elle plongera un peu plus profondément, et se retrouvera 800 ans plus tard, à son point de départ.

Or, 800 ans avant le 8.2 KY, nous vivions une période très chaude : environ 3 °C de plus qu’aujourd’hui. Donc, la masse thermique accumulée dans les courants océaniques s’est opposée au refroidissement spectaculaire de la mer du Labrador, nous évitant ainsi de replonger dans un refroidissement global.

Cependant le refroidissement des masses d’air impacta tout l’hémisphère nord, et même, dans une moindre mesure, les mers fermées, comme la Méditerranée. Le niveau de ses eaux monta de plus d’un mètre, en particulier du côté de la Turquie. Les températures hivernales de ses rives chutèrent de près de 4 °C et des étés très pluvieux inondèrent les cultures. Les relevés de pollens du sud de l’Europe dévoilent des inondations catastrophiques, qui se répétèrent fréquemment pendant près de deux siècles. Ces pluies diluviennes achevèrent d’affamer les habitants du néolithique. Les civilisations natufienne et mureybetienne, en Syrie actuelle, disparurent du Moyen-Orient. Les grands villages des côtes méditéranéennes se vidèrent, les habitants abandonnaient leurs champs pour fuir vers l’intérieur des terres, emmenant leurs espoirs et leur savoir. On n’a trouvé trace d’aucun site mésolithique au sud de Montélimar, comme si toute la Provence avait été désolée par le froid d’hiver et les pluies d’été. La Corse et la Sardaigne se sont dépeuplées, tout comme l’Andalousie et la côte est espagnole. Au bord de la Méditerranée, les paysans avaient tout abandonné en espérant que, peut-être, plus loin, les dieux voudraient bien que les plantes poussent. Certains de ces exilés climatiques, venus du Liban et de Syrie, allaient créer de nouvelles civilisations le long du Danube, vers l’Europe centrale.

L’impact de la hausse des eaux dura près de deux siècles alors que l’écoulement des lacs glaciaires ne dura que 60 années ?

L’impact du 8.2 KY Event fut aggravé par les marées. Les cycles de Milankovitch amplifièrent le phénomène. Par un mauvais hasard des calendriers, l’écoulement brutal des eaux gelées des lacs glaciaires canadiens se produisit soixante ans avant le pic du cycle de 1 800 ans où, du fait de la position de notre planète dans le système solaire, se produisent les marées les plus puissantes. Si bien que durant deux cents ans, d’énormes marées d’hiver, plus hautes de 3 à 9 mètres que la norme, ont inondé les côtes, du fait de « l’excentricité de la Terre, de l’obliquité de sa rotation et de la précession des équinoxes ». À chaque « grande marée d’équinoxe », durant deux siècles, les eaux salées envahissaient les zones côtières et les noyaient sous des inondations catastrophiques. Ces mêmes années, les étés connaissaient des pluies torrentielles au nord de la Méditerranée. Chacun de ces facteurs contribuant à un refroidissement des températures locales. Et surtout, l’eau de mer, deux fois par an, anéantissait les siècles d’efforts des habitants du néolithique pour implanter l’agriculture et l’élevage dans ces régions : enclos et silos arrachés, canaux et chemins effacés, villages emportés et terres rendues stériles par le sel.

Nous avons une idée assez claire de l’impact du 8.2 KY Event sur l’élevage. On doit considérer d’un côté que les éleveurs du néolithique ont vraisemblablement tenté d’emmener leurs troupeaux lors de leurs migrations loin des côtes méditerranéennes, de l’autre que l’agriculture donnant peu, ils ont certainement abattu plus de bêtes pour se nourrir. Au final, cependant, la chute du taux de méthane dans l’atmosphère a été de 15 %. L’hécatombe des troupeaux fut donc sévère !..

L’étude des isotopes d’oxygène dans des stalagmites en France (massif des Bauges), en Chine et au Brésil montre que le refroidissement et le déplacement du régime des moussons a duré de 8 200 ans à 8 086 ans avant aujourd’hui, quelle que fut la région du globe, avec une période extrêmement violente jusqu’à 8 140.

Les températures remontèrent alors très rapidement. À la fin du réchauffement, il faisait à nouveau nettement plus chaud qu’aujourd’hui, et même plus chaud qu’avant le 8.2KY event. Ce que montre l’étude du glacier du mont Miné, dans les Alpes suisses : il était plus court qu’aujourd’hui, puis il connut une brusque avancée de 8 200 à 8 175 ans, suivie d’une avancée plus lente et d’un recul rapide à partir de 8 100 ans avant aujourd’hui.

Une migration climatique décisive

La circulation thermohaline ne s’étant pas arrêtée, le Gulf Stream a continué à se réchauffer au soleil des Caraïbes et a pu contrecarrer les excès de froidure de l’atlantique nord. Grâce à cela le 8.2KY Event fut un évènement bref et violent mais pas un cataclysme planétaire, tout au plus un accident climatique impressionnant. Il affecta fortement les rives de l’Atlantique nord - et tout particulièrement une mer qui n’a pas de courant océanique, la mer Méditerranée - mais ne présenta aucune conséquence dévastatrice pour notre espèce. En effet, les habitants de la côte est méditerranéenne firent ce que leurs prédécesseurs Sapiens ou Néandertal avaient toujours fait quand le climat rendait leur habitat invivable : ils ont migré, avec femmes et enfants. Ces exilés climatiques furent tellement nombreux qu’on les considère comme un peuple à part entière : les Asianiques. La génétique montre qu’ils descendaient des Natufiens et des Mureybétiens. Ils savaient donc cultiver. Il y a 8 200 ans, les Mureybétiens édifiaient des canaux d’irrigation et asséchaient des marais, ils construisaient des maisons orthogonales avec des pierres d’angle tenues à la chaux, ils avaient aussi amélioré les flèches natufiennes en les dotant d’une encoche arrondie pour la corde et de pointes à pédoncule plat et court. Ils cultivaient le blé amidonné, l’orge, les lentilles et les fèves. Ils vivaient bien sur leurs terres de Syrie et n’auraient jamais migré s’ils n’y avaient été contraints par les inondations.

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Les Mureybetiens sont généralement considérés comme « la civilisation » qui suit les Natufiens dont elle a hérité. Leurs génomes, ainsi que le fait qu’ils étaient affectés par les mêmes sous-espèces de parasites (Taenia madoquae) prouvent cette parenté. Les archéologues sont persuadés que cette culture était gouvernée par des matriarcats.

Les Mureybetiens brillèrent particulièrement de 9500 BC à 6200 BC, en Syrie. Ils construisaient des bâtiments ronds, partiellement enterrés, avec des toits très épais en pailles de graminées qui isolaient particulièrement bien de l’irradiation solaire. Les températures intérieures étant tempérées, il s’agissait d’abord d’espaces de stockage sur lesquels des banquettes permettaient le sommeil des habitants. Dans les sols sableux des oasis, ils délaissaient la construction en pierre pour une structure en bois (et des briques en adobe) qui portait toujours ces épaisses nappes de paille (50 cm et plus). Plus l’artisanat se développait, plus les espaces intérieurs furent habités et les murs chaulés (pour éviter les insectes rampants). Du point de vue architectural, cette période (appelée « horizon PPNA ») est caractérisée par la construction des premiers projets collectifs. Au fur et à mesure de l’évolution des Mureybétiens (jusqu’à la fin de « l’horizon PPNB »), tandis que les villages grandissaient en taille, ces habitats collectifs vont se multiplier : on trouve des cuisines communes, des silos centraux, des fours destinés à l’ensemble du village et même des salles communes de réunion (à caractère social ou religieux ?). Les constructions commencent à avoir des angles (en pierres bloquées à la chaux), puis elles deviennent rectangulaires avec des murs de refend. Les morts étaient enterrés sous les maisons.

Leurs ustensiles ont aussi évolué. On a trouvé de plus en plus d’outils en pierre qui étaient emmanchés sur des andouillers de daim, des balais sophistiqués, des hameçons, de nombreux contenants, des mortiers en pierre volcanique, des couteaux en os et des serpes avec des tranchants en obsidienne, des bâtons polis venant des montagnes du Taurus ainsi que des aiguilles en cuivre qui provenaient vraisemblablement d’Iran… D’abord chasseur d’antilopes et d’aurochs, leurs pointes de flèches en pierre (type El-Khiam) déjà taillées pour être attachées devinrent plus effilées et silencieuses (type Helouan). On estime que les Mureybétiens ont inventé la première agriculture véritable et ensemençaient des champs cultivés. Leurs femmes portaient des colliers de pierres colorées.

Le nom « Mureybétien » vient de celui du village de Mureybet, sur l’Euphrate, qui a été fouillé avant que la zone soit inondée par les eaux du barrage Assad.

Aux abords du lac de Van, la migration des Natufiens et des Mureybétiens a traversé le territoire des Mlecchas, le peuple de l’obsidienne. Les Mlecchas vont copier le mode de vie des Asianiques. Après leur passage, ils élèveront chèvres et moutons et commenceront à utiliser la chaux et l’adobe dans leurs constructions.

Les premières céréales à tige longue que l’on ait trouvées en Chine datent de 7900 BC, leurs cultures se seraient diffusées autour du Yang-Tsé juste après le déplacement des moussons dû au refroidissement du « 8.2 KY Event ». Les Chinois élevaient déjà des cochons sauvages. En 7000 BC, les Chinois des rives du Yang-Tsé avaient déjà domestiqué le riz (2 000 ans avant le Japon et 4 000 ans avant l’Inde).

La circulation thermohaline

La circulation thermohaline (de thermo = température et halin = sel) est constituée par l’enchaînement des grands courants océaniques du globe. Sa circulation, permanente, est générée par les différences de densité de l’eau de mer. Celle-ci est plus lourde pour le même volume si elle est froide et si elle est chargée en sel.

C’est près des pôles que l’eau est la plus froide, et près du Groenland que les eaux froides résultant du Gulf Stream (qui s’étaient évaporées en passant par les Caraïbes) sont les plus salées. C’est donc dans cette région que démarre la circulation thermohaline. Les eaux y plongent et traversent verticalement l’océan jusqu’à se trouver en équilibre de densité avec les eaux avoisinantes, au fond.

La circulation thermohaline commence (et se termine) devant la côte du Groenland : D’abord courant froid de profondeur : une ligne verticale nord-sud, puis une ligne horizontale ouest-est le long de l’Antarctique, une large boucle dans l’océan Indien (où il monte en surface et se chauffe au soleil des tropiques) et une immense boucle dans le Pacifique (idem). Enfin ? Courant chaud de surface qui dessine un grand Z dans l’Atlantique du cap de Bonne-Espérance aux Caraïbes à la Bretagne, puis courte ligne droite vers le nord où il se refroidit considérablement et… tout recommence.

Si les températures du climat sont basses (moyenne des températures au-dessus des terres proche de 16 °C), les températures de cette eau salée polaire avoisineront les -2 °C. Elle plonge à l’est du Groenland jusqu’à – 3 800 m, dans la pente des terres qui longent le détroit du Danemark ou la mer de Norvège, comme une gigantesque cataracte d’eau dense, à travers les eaux de surface moins salées plus chaudes (donc plus dilatées). Elle est donc projetée vers l’est par la pente du talus continental, c’est-à-dire vers l’Islande et le sud du Groenland. La puissance de cette rivière d’eau salée est telle qu’elle forme un courant puissant : le courant du Labrador.

Si les températures du climat sont élevées (moyenne des températures au-dessus des terres proche de 20 °C), les températures de cette eau salée polaire seront à peine négatives. Elle plonge plus loin, au nord de la mer de Norvège, dans le bassin du Groenland, où elle recevra quelques eaux glacées complémentaires venues de l’Arctique. Elle plonge au nord-est du Groenland jusqu’à -2 500 m et est propulsée par la forme de la pente des terres qui longent les îles du Svalbard, le long de la côte est du Groenland, sous le courant du Groenland. Elle part de plus loin mais forme aussi le courant du Labrador.

Le flux longe le talus continental des côtes de l’Amérique du Nord (courant profond du Labrador) sur les plaines abyssales de Hatteras et de Nares (il passe bien en dessous du Gulf Stream), puis poursuit sur la plaine abyssale de Ceara avant d’atteindre le talus brésilien vers le cap de Sao Roque et continue sa route, plein sud, par la plaine abyssale de Pernambouc jusqu’à rejoindre la circulation circumpolaire antarctique en mer de Weddell. Ces eaux très froides et salées (plus de 3,5 g/l) se dirigent ensuite, toujours sur les grandes plaines abyssales, vers l’est et le sud de la Nouvelle-Zélande mais, passé le cap de Bonne-Espérance, elles se divisent en deux branches : la première remonte à l’est de Madagascar et va dans l’océan Indien tout en remontant vers la surface, tout en se réchauffant, elle tourne dans le sens des aiguilles d’une montre et longe le golfe du Bengale avant de revenir vers le cap de Bonne-Espérance, mais c’est alors devenu un courant chaud de surface ; la seconde branche passe par le sud de la Nouvelle-Zélande et traverse le Pacifique occidental en contournant les îles Hawaï, tout en remontant vers la surface, tout en se réchauffant. C’est aussi devenu un courant chaud de surface qui passe au nord de l’Australie et rejoint la première branche à l’est du cap de Bonne-Espérance, dans l’océan Indien. Les deux courants chauds de surface passent au-dessus de la première branche du courant froid profond, et longent le cap de Bonne-Espérance d’où elles traversent l’Atlantique sud, en diagonale, et rejoignent les Caraïbes. Elles s’y réchauffent, traversent le sud de l’Atlantique nord, à nouveau en diagonale, et baignent le sud de l’Europe de l’Ouest (Bretagne, Grande-Bretagne) avant de rejoindre la mer de Norvège et de recommencer leur périple.

C’est la circulation thermohaline. Un fleuve océanique continu dont la forte densité de sel lui permet de transporter l’équivalent de 4 fois le débit cumulé de tous les fleuves du monde à travers tous les océans du globe. À une vitesse moyenne de l’ordre du millimètre par seconde, son débit de 68 000 milliards de tonnes d’eau par heure rafraîchit les océans tropicaux et l’est américain. Il réchauffe l’Europe de l’Ouest et l’ouest de l’Amérique du Sud. Cette circulation est essentielle à notre climat.

Un énorme glissement de terrain eut lieu à Storegga, en mer de Norvège, il y a environ 8 200 ans (les datations au carbone 14 ne pouvant être précises à cet horizon). Certains scientifiques considèrent que l’éboulement sous-marin fut, in fine, déclenché par l’onde de choc due à l’impact de l’astéroïde sur le dôme Hudson à l’origine du 8.2KY Event. Deux plateaux continentaux se sont successivement éboulés et déversés vers les abysses, du sud-est vers le nord-ouest. En surface, le premier a déclenché le plus puissant tsunami de la sorte dont nous ayons trouvé trace. Sur les fonds océaniques, 7 mille milliards de tonnes (3 500 km3) de terres, galets et sable se sont effondrés dans la pente, créant un couloir de débris de 300 km de large sur 800 km de long. On a calculé que la vague du tsunami mesurait 21 mètres de haut et déferlait à 126 km/h. En Écosse, elle a laissé des traces jusqu’à 80 km à l’intérieur des terres. Toutes les côtes de la mer du Nord ont été dévastées et la population aurait été anéantie sur les îles Féroé et le Doggerland (la vaste plaine qui, à cette époque, reliait le Royaume-Uni, la France, la Hollande et le Danemark). Le dépôt de sable subséquent atteint 72 cm de haut sur la côte est du Groenland. Le flux sous-marin des boues a donc balayé le sud de la zone où plongeaient les eaux qui démarrent la circulation thermohaline.

Aussi, lors du 8.2KY Event, l’ouest du Groenland était laminé par le gigantesque courant d’eau douce non salée provenant de l’écoulement des lacs glaciaires tandis que le fond océanique du sud du Groenland recevait une énorme avalanche de sable et de roches. Pourtant la circulation thermohaline ne s’est pas arrêtée. Comment est-ce possible ?

La circulation thermohaline a porté ses eaux salées et froides à l’est du Groenland, 1 000 mètres au-dessus de l’éboulement de Storegga puisque dans cette zone c’est encore un courant de surface qui se refroidit à l’air polaire. Lorsque les eaux salées de la circulation thermohaline ont plongé après, largement au nord de Storegga, elles sont allées rejoindre les côtes d’Amérique du Nord formant le courant du Labrador, au ras des fonds océaniques, et, ce faisant, elles sont passées largement en dessous des eaux douces provenant de la fonte des glaciers. En d’autres termes : la circulation thermohaline ne s’est pas arrêtée parce que ses eaux nettement plus salées et plus froides (-2 °C) étant beaucoup plus denses que celles d’une eau douce (à la température d’un glaçon) ont trouvé leur équilibre de densité nettement plus profondément dans l’océan (vraisemblablement environ 2 000 mètres plus bas).

L’île de Chypre était peuplée par des éleveurs-agriculteurs formant « la civilisation acéramique du néolithique », parce qu’ils ne découvrirent jamais la céramique. Ils disparurent, intégralement, lors du 8.2 KY Event. Il se passa plus de 1 500 ans avant que l’île ne soit à nouveau peuplée. Cette civilisation est connue pour être apparemment la première à avoir domestiqué des chats (6500 BC) et l’une des toutes premières à avoir creusé des puits profonds (en réponse à la grande sécheresse de la fin du Dryas récent vers 10500 BC).

Le Déluge

Le 12 juillet 1562, Diego de Landa, évêque catholique du Yucatán, décida de brûler tous les livres mayas, au prétexte qu’ils auraient pu promouvoir de mauvaises croyances religieuses. Ce gigantesque autodafé anéantit des milliers d’années de relevés astronomiques. Quelques dizaines de pages, particulièrement colorées, furent préservées et envoyées sur le Vieux Continent. Elles forment quatre codex et sont conservées à Paris, Dresde, Madrid et au Vatican.

A Dresde, un certain Ernst Förstemann, bibliothécaire et linguiste, se mit à étudier le Codex dont il reçut la garde. En 1894, Il avait réussi à décrypter le système calendaire maya. Les astronomes modernes sont encore éberlués de constater que sur 5 000 ans, les erreurs cumulées de ce « calendrier maya » se mesuraient à peine en secondes. Une date y marquait le début du « compte long » : le 8 août 3114 BC.

En mai 1945, Youri Knorozov, un héros militaire russe, participa à la « bataille de la libération de Berlin ». Dans les ruines fumantes de la Bibliothèque nationale, il ramassa un petit livre illustré en noir et blanc qui avait miraculeusement échappé aux flammes. Il s’agissait d’une reproduction des trois principaux codex mayas. L’ouvrage précisait que l’écriture maya ne serait probablement jamais déchiffrée. La guerre terminée, Youri se prit au jeu et dédia sa vie à essayer de rompre le code. Ce n’est que vers l’an 2000 que l’Américain David Stuart parvint à déchiffrer ce système d’écriture complexe. Il comprit que les glyphes peuvent représenter des syllabes ou des idées, et qu’ils peuvent se lire phonétiquement, comme des rébus. Ce qui, selon l’habileté et les habitudes de chaque scribe, permettait d’utiliser des homonymes variés, rendant plus complexe encore la lecture de cette écriture qui, sans prévenir, mêlait phonogrammes, pictogrammes et idéogrammes.

On découvrit alors que la date du 8 août 3114 BC était celle du “Déluge”. Ce qui sembla n’intéresser à peu près personne. La précision du calendrier maya est telle que rien ne permet de mettre en doute cette date, donnée par les Grands Prêtres. Elle est, de fait, corroborée par d’autres sources.

La Genèse (11 :7) précise que le déluge a eu lieu durant la 600e année de la vie de Noé, ce qui ne nous donne aucune information valable, étant donné l’invraisemblable longévité que la Bible accorde à certains de ses héros. En revanche, si le calendrier hébraïque ne se basait pas sur une année de 364 jours mais sur une année complète de 365,25 jours, alors le début de ce calendrier correspondrait à la date donnée par les Mayas. Quant à Besorus, historien chaldéen, il avait daté le Déluge au quinzième jour du mois de Daisios, soit le 15 juin 3116 BC. Son calendrier n’était pas aussi précis que celui des Mayas.

Vers 1920, une mission américaine a creusé un puits dans la vallée de l’Euphrate. Elle y trouva des fragments de poterie et un morceau de fer datés d’environ 3 100 BC. Les archéologues ont continué à creuser à travers trois mètres de limon. Celui-ci contenait des restes de petits animaux issus des fonds marins. La surprise fut, juste en dessous, de découvrir des poteries d’une autre facture, sensiblement plus élaborées, mais sans fer. Cette dernière couche était à peine plus ancienne que la première.

Après un tel désastre, tout aurait été anéanti ; il aurait bien fallu reconstruire. Toutes les civilisations post-déluge devraient donc naître à peu près simultanément. C’est le cas, à dix ans près : la première dynastie égyptienne est fondée vers 3 110 BC, par un roi qui venait des hauts plateaux du sud du Nil ; Oannes fonde la civilisation sumérienne vers 3 112 BC, arrivé d’Érythrée dans une barque couverte ; en Chine, la culture du Xiaoheyan, beaucoup plus rudimentaire, remplace celle du Hongshan ; l’âge du bronze ancien commence ; les proto-Irlandais entament la construction d’un premier observatoire céleste à New Grange, on construit le village de Sakara Brae ; Malte commence ses constructions mégalithiques ; la civilisation minoenne apparaît ; Taïwan se lance dans la colonisation des îles voisines ; etc.

Mythe ou Réalité

La lecture du maya ayant permis de déchiffrer le texte gravé sur le fronton du portail de Palenque, on apprit récemment que l’une des conséquences du Déluge aurait été une nouvelle organisation cosmologique.

Dans le codex de Dresde, le Déluge est surtout représenté par une cataracte d’eau incroyablement puissante, contenant poissons et coquillages. Sa représentation est similaire dans le codex du Vatican, mais le scribe a ajouté une déflagration primordiale et, dans une autre page, une vague gigantesque. Les détails relatés dans les codex de Dresde et de Madrid sont bien trop nombreux pour décrire une simple inondation, même cataclysmique : une éclipse prolongée, des éclairs, des volcans en éruption, un brouillard aveuglant, un tsunami, des morts de toutes espèces, puis des arbres qui se mettent à pousser aux quatre coins d’un nouveau monde, où le cosmos a changé. L’inondation ne serait donc qu’une composante d’un cataclysme plus complexe.

Pour comprendre ce qu’il s’est passé, tournons nous vers le présent. Étant donné l’ampleur de ces phénomènes, on peut espérer qu’ils aient laissé des traces géologiques encore perceptibles.

Pour réunir des faits scientifiques vieux de plus de 5 000 ans, on procède essentiellement à des calculs astronomiques et des prélèvements via forages dans la glace ou dans des bancs de foraminifères, coquillages fossilisés parmi les plus abondants sur terre.

Le calcul démontre que le 8 août 3114 BC il n’y avait aucune éclipse du Soleil par la Lune. Cependant, à cette date, les carottes glaciaires effectuées en Arctique et en Antarctique révèlent un accident climatique majeur appelé « oscillation de Piora ». Dans le Golfe du Mexique, les études de foraminifères font apparaître une très courte et très violente chute de salinité : accessoirement, des petits rongeurs noyés dans leurs terriers montrent que le niveau des océans s’est brusquement élevé de 120 mètres. Tant d’indices nous font penser que ce Déluge-là n’est pas seulement un mythe mais qu’il s’agit bien d’un accident climatique de grande ampleur.

Nos sources sont peu précises dans le temps. Un mètre de carotte de glace, ou de dépôt de foraminifères, représente plusieurs siècles. Il nous faut donc multiplier les analyses et croiser les sources pour assurer le bien fondé de notre enquête. Penchons nous donc du coté de la Sibérie. L’étude des prélèvements glaciaires, au plus près de 3114 BC, y laisse apparaître un curieux trait coloré. Cet épisode, très bref, où la glace est étonnamment teintée, révèle au microscope de la poussière ou de minuscules résidus de végétaux. Au Groenland (GISP 2), quelques années après la modification du contenu en poussières, l’excès de deutérium dans les bulles d’air captives bascule d’un niveau glaciaire à un niveau interglaciaire en moins de cinq années. Ce fait témoigne d’une réorganisation extrêmement rapide de la circulation atmosphérique tropicale (ENSO) puis polaire (subboréale). En d’autres termes : on assiste à un brusque changement du régime des pluies, une hausse brutale d’humidité et une baisse violente des températures. On constate dans ces mêmes bulles un pic aigu de méthane et de sulfates à 3100 BC (plus ou moins 100 ans).

A cette époque le refroidissement brutal des steppes d’Asie entraîna la disparition de l’élevage des bovins au profit des chevaux. Dans le monde entier la limite de croissance des arbres chuta de plus de cent mètres. Les glaciers avancèrent dans les Alpes mais disparurent en Amérique du Nord, les taux de pollens des arbres dans l’air chutèrent brutalement, le Sahara s’assécha beaucoup plus vite, le niveau de la mer Morte monta de 120 mètres... Tous ces éléments concordent : il s’est passé un évènement climatique majeur vers 3114 BC.

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Témoignages

Les narrations qui décrivent le Déluge ne manquent pas. On trouve des récits chinois, mayas, muyscas, assyriens, thessaliens, aléoutiens, papous, malaisiens, lithuaniens, égyptiens, guatémaltèques, britanniques, kalmouks, arméniens, juifs, indiens, zapotèques et quelques centaines d’autres. Presque tous les textes décrivent une pluie continue qui aurait duré six jours et six nuits. Dans chaque région du monde, on a utilisé des angles de vue différents. Dans certaines, on évoque des fontaines immenses qui jaillissaient du sol. D’autres décrivent des vagues gigantesques. Tous ces récits partagent un point commun : ils décrivent une hécatombe.

Ces témoignages sont surtout des contes, des légendes ou des chants traditionnels dont les retranscriptions, sous forme de textes écrits, furent postérieures. Il est certain qu’à cette époque les moyens de communication étaient limités ce qui laisse à penser que si les Iakoutes de Sibérie décrivent le même évènement que les Assyriens ou bien les Tahitiens et les Égyptiens ou encore les Chinois et les Papous... c’est que ce cataclysme a été mondial.

Les témoignages diffèrent par leur angle de vue. Certains associent le Déluge à des volcans, d’autres au froid, d’autres à une nuit anormalement longue, d’autres encore évoquent des vagues brûlantes... Ces nuances crédibilisent l’authenticité de chaque message. Au niveau régional, cependant, on repère des récits étrangement similaires, soit parce que certaines catastrophes furent plus marquantes qu’ailleurs, soit parce que la transmission orale, de génération en génération, a fini par teinter l’histoire de son peuple, soit encore qu’elle ait été influencée par le récit colporté du peuple voisin. Par exemple : puisqu’Abraham était mésopotamien et était passé par Ur, il est possible que les textes Bibliques se soient inspirés d’un récit plus ancien, le récit sumérien, qui nous fournit le plus de détails (légende de Ziusudra).

On pourrait s’étonner de la quantité de témoignages mais, si la catastrophe fut si violente, on comprend que tous les peuples aient voulu que les générations suivantes en gardent la mémoire. Généralement, des divinités furent intégrés dans la narration, ce qui évita de donner des détails précis sur des causes que personne, à l’époque, ne pouvait comprendre.

Classement des témoignages

Le critère le plus pertinent pour classer les témoignages s’avère être le critère géographique. Il a l’avantage de regrouper les récits semblables. Leur comparaison permet alors d’éliminer certaines modifications ultérieures.

Par exemple : Juifs, Assyriens, Mésopotamiens et Sumériens - les peuples méditérannéens - ont transcrit des récits similaires du Déluge. Cependant La Torah décrit 40 jours de pluie quand tous les autres peuples du monde en comptent six. Or, la Torah est un texte religieux dont l’utilisation fréquente de la symbolique des nombres a pu l’emporter sur la retranscription fidèle du texte original.

Autre exemple : seuls les textes de cette région relatent des colonnes d’eau jaillissant des puits. Plus à l’ouest, les Grecs font état d’aspiration rapide d’eau par les puits. Il pourrait donc s’agir de l’effondrement d’une poche d’eau fossile qui aurait rejeté les eaux par l’est tandis qu’elle les aspirait par l’ouest. Or les Assyriens n’évoquent pas de trombes d’eau jaillissant de leurs puits. Le livre du roi de Babylone note essentiellement qu’une vague qui montait jusqu’au ciel avait tout submergé. Tout comme les peuples du cercle polaire, qui font état de gigantesques raz de marée.

En Amérique latine, de l’Argentine au Mexique, les textes évoquent des éruptions volcaniques dont seules les conséquences sont visibles : Les Mexicains parlent de pluies résineuses, puis noires. Argentins et Péruviens décrivent des gouttes de pluie qui brûlent la peau. Aucun n’évoque lave ni panache de fumée.

De la Grèce à l’Inde, en passant par la Mésopotamie et le Pakistan, le salut serait passé par la construction du plus grand cargo construit dans l’Antiquité. Tous ces textes décrivent les quatre mêmes faits précis : après un signe divin prémonitoire on construisit un navire géant sous les quolibets. Il se mit à pleuvoir sans discontinuer sur une mer en furie, les eaux montèrent, elles finirent par tout emporter. Le bateau s’échoua sur une montagne et, enfin, un oiseau avait été envoyé pour savoir si le Déluge était terminé.

L’abondance de textes déclarant que tout le monde est mort est impressionnante. Ils proviennent tous des régions basses des continents. En Australie, tous auraient péri sauf quelques chanceux qui se trouvaient en haut des montagnes à l’extrême sud du continent. À Timor, on disait que lorsque les eaux s’étaient retirées seule une famille avait survécu. Tous les récits des Indiens des Grandes Plaines américaines disaient qu’il n’y eut aucun survivant : leurs ancêtres seraient venus de l’est sur le dos de tortues géantes. Les légendes d’Afrique de l’Ouest sont unanimes : du Niger à la Namibie, personne n’avait échappé aux eaux mais des couples étaient arrivés de l’est, sur des embarcations, qui avaient refondé le monde.

Logiquement, à part quelques îles, aucune narration ne provient des océans ou de l’Antarctique. La mer ne chante pas. Qu’il n’y ait eu aucun témoignage vers le sud du Groenland ou le nord des Amériques semble plus étonnant. À l’inverse, de nombreux peuples de Sibérie conservent dans leur tradition orale le souvenir du Déluge et décrivent de grandes vagues d’eau bouillante.

Ces témoignages sont tous spectaculaires. Les hommes de l’époque ne pouvaient comprendre ce qu’il s’était passé. Leur monde se résumait à la pêche ou à la chasse ou bien, pour certains, à l’élevage ou à l’agriculture. Comme toujours, lorsqu’ils ne comprenaient pas, ils se tournaient vers leurs prêtres, vers leurs anciens. Comment expliquer un désastre pareil sans invoquer l’inconnu, sans s’appuyer sur l’immense pouvoir des dieux ? Comment expliquer le déluge ? Il en résulta des explications peu scientifiques, mais certaines font de beaux résumés imagés. Ainsi, cette légende des peuples d’Océanie : « Un jour, une terrible dispute opposa le Dieu du feu et le Dieu de l’eau. Chacun voulait punir les hommes parce qu’ils ne les avaient pas assez vénérés. Alors, le premier lança des boules de feu sur la Terre. Le second était furieux d’avoir été pris de vitesse. Alors, il lança de l’eau sur la Terre pour éteindre le feu. Et puis, pour punir les hommes, il lança encore de l’eau. »

Les témoignages circonstanciés

Un conte ancestral d’aborigènes australiens nous dit que « les eaux montèrent tellement haut que seuls les plus hauts pics des plus hautes montagnes étaient visibles. Ils paraissaient comme des îles dans la mer ».

Selon la saga norvégienne d’Orknerynga : « La lumière du soleil est devenue noire, la terre s’est affaissée sous les eaux livides de la mer. Depuis le ciel, les étoiles ont basculé... »

Les Papous racontent que « la terre a bougé sous leurs pieds et les marmites se sont renversées, alors la mer est montée très loin sur la terre, très très loin. Et la nuit a été longue, très très longue. Et le vent a soufflé et il a tourné et il a encore soufflé et il a encore tourné. Quand la mer est repartie, il n’y avait plus d’arbre plus du tout d’arbre, sauf en haut, tout en haut des montagnes ».

Le peuple Washo nous explique que les tremblements de terre furent si violents que la montagne de leur île se mit à trembler puis prit feu. Les flammes montèrent si haut qu’elles firent fondre les étoiles. Certaines retombèrent sur terre. Certaines chutèrent dans la mer et causèrent une inondation universelle qui éteignit les flammes mais faillit anéantir l’humanité.

Nombreux sont les témoignages de cet ordre où il n’est resté que des textes courts décrivant l’essentiel. Ils proviennent généralement de régions où l’apparition de l’écriture a été relativement tardive. Comme si le temps avait fini par gommer les détails. Par contre, Mayas, Chinois, Égyptiens, Indiens ou Mésopotamiens ayant rapidement retranscrit ces textes de traditions orales, leurs textes sont nettement plus circonstanciés.

Depuis l’autodafé espagnol, les descendants des prêtres mayas se sont transmis oralement le Livre Sacré qu’ils avaient d’abord retranscrit à l’écrit : le Popol Vuh. Un texte y décrit le Déluge : « Une grande inondation se produisit et s’abattit sur les têtes des créatures [...] Et c’est pour cela qu’elles furent tuées. Une résine lourde tomba du ciel [...] Et, à cause de cela, la face de la Terre s’obscurcit et une pluie noire commença à tomber, jour après jour, nuit après nuit [...] En ces temps, des nuages et une semi- obscurité recouvrirent toute la Terre. Il n’y avait plus de soleil [...] Le ciel et la Terre existaient toujours mais les faces du Soleil et de la Lune étaient voilées [...] Le Soleil n’apparaissait plus, ni la Lune, ni les étoiles, et l’aube ne se levait plus [...] et tout ceci se produisit quand vint le Déluge [...] Alors les feux des humains s’éteignirent et ils commencèrent à mourir de froid [...] Ils ne pourraient plus supporter longtemps ni le froid ni la glace ; ils grelottaient et leurs dents claquaient, ils étaient engourdis ; leurs jambes et leurs mains tremblaient [...] il y eut de grandes quantités de grêle, une pluie noire et du brouillard, et un froid indescriptible [...] » Et aussi : « À l’époque des anciens, la Terre s’obscurcit [...] Le Soleil était encore brillant et clair, puis, parvenu au Zénith, il s’assombrit. La lumière du Soleil ne revint pure que 26 années après la grande inondation ».

Les différentes versions qui viennent de l’Inde apportent des précisions complémentaires sur le déroulement du Déluge : « Les orages s’étaient abattus dès la première lueur de l’aube, ils venaient du sud et de l’est. Le Dieu de l’Orage avait changé la lumière du jour en obscurité et mis brusquement la terre en miettes. La tempête avait fait rage tout un jour au point qu’un homme n’arrivait plus à voir son voisin. L’inondation avait été tellement terrifiante que même les dieux avaient pris peur. Puis, durant six jours, la tempête et l’inondation avaient fait rage ensemble comme des armées en bataille. Quand l’aube du septième jour s’était levée, l’orage avait cessé. La mer était devenue calme. L’inondation s’était apaisée. Toute l’humanité avait été changée en argile. C’était le désert de l’eau. » Bien entendu, Vishnu avait auparavant pris la forme d’un poisson, ce qui lui avait permis de sauver les hommes.

Dans de nombreux contes, le récit, bien que lié au Déluge, semble se contenter de décrire un épiphénomène constaté par le narrateur. Le texte suivant ne fait pas exception pourtant, à y regarder de plus près, il dévoile une clef cruciale de l’énigme. Il provient des montagnes du sud de l’Inde : « Dans le ciel, est apparu un être de la taille d’un petit phacochère, blanc. En une heure, cet être est devenu aussi gros qu’un grand éléphant. Il restait encore dans l’air. Soudain, il y a eu comme un énorme coup de tonnerre, qui a résonné jusqu’au bout de l’Univers. L’être a secoué ses grandes oreilles et ses cheveux. Il a dressé ses deux défenses, tellement blanches qu’elles brillaient. Puis il a roulé sur le côté et on a vu sa grande queue comme dressée au-dessus de lui, il est descendu du ciel et il a plongé la tête la première dans l’eau. Toute la Mer a tremblé sous le coup et d’immenses vagues se sont élevées. »

Cet Objet Volant Non Identifié, qu’il prit pour un phacochère célèste, fonçait droit sur l’observateur. On peut supposer que celui-ci n’en croyait pas ses yeux. Il vivait à la fin de la préhistoire, il n’imaginait peut-être pas encore l’existence de Mars ou de petits hommes verts. Alors il décrivait ce qu’il voyait aussi bien qu’il le pouvait. Son référentiel était celui de son quotidien : la chasse. La comète venant vers lui, il n’en voyait pas la queue. Le peu qui en dépassait lui formait comme des cheveux. Donc, la météorite se dirigeait dans sa direction. Puis, elle avait explosé. Deux morceaux incandescents s’étaient séparés, projetés en avant. Ils formaient comme deux défenses brillantes. Et puis le corps céleste était tombé. Il vit alors la queue de la météorite. Celle-ci avait plongé dans la mer. Le choc avait dû être puissant puisque la mer en avait tremblé. L’impact avait déclenché un Tsunami.

Des astronomes chinois avaient vu la même météorite un peu plus tôt vers le soleil couchant. Les aborigènes australiens décrivent sa descente loin à l’ouest de leur continent. Les Grecs suivirent sa course, à l’est. Des Athabasca d’Alaska avaient aussi décrit une lumière suivie d’une grande queue qui a plongé dans la nuit, vers la mer, et fait trembler la Terre.

Le 8 août 3114 BC, la Terre traversait le nuage de comètes des Taurides. L’apparition d’une météorite est tout à fait envisageable.

Une météorite ?

Le Déluge s’avère avoir été un évènement climatique ponctuel mais de grande ampleur. Un cataclysme qui tua beaucoup, de par le monde. À la lecture des témoignages, il se serait agi d’une méga-inondation d’eau salée. S’y seraient ajoutées quelques vagues gigantesques qui font penser à un tsunami, une longue éclipse du Soleil, des éruptions volcaniques, une tempête qui aurait duré six jours et six nuits et, maintenant, une météorite ? Il n’y a pas de raison de mettre en doute la sincérité des récits recueillis mais comment est-il possible qu’un seul fait climatique ait eu des caractéristiques aussi disparates ? Comment lier cette diversité d’informations à une seule explication logique ?

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On estime à 500 les textes distincts, de tradition orale, qui décrivent le Déluge. Ils proviennent de tous les continents.

Pendant des siècles, les « savants » avaient éduqué leur mémoire. Un savant du XVIe siècle savait tout de toutes les disciplines scientifiques et pouvait aussi réciter, mot à mot, un texte aussi long que L’Iliade et l’Odyssée. Ces techniques de mémorisation ont été oubliées au fur et à mesure que l’imprimerie s’imposait.

Les explosions volcaniques projettent des gaz haut dans l’atmosphère, mais aussi à proximité du volcan. Parmi ceux-ci, le soufre se combine avec l’eau (de pluie) pour former de l’acide sulfurique. Ces gouttes de pluie brûlent la peau. D’autres se combinent aux éjectas formant des dérivés du goudron.

Les Indiens des Grandes Plaines américaines disent que leurs ancêtres sont arrivés de l’est, par-delà les eaux, sur le dos d’une sorte de tortue géante. Cette dernière aurait pu être un grand radeau catamaran comme ceux que les habitants de Taïwan venaient de mettre au point.

Toutes les civilisations du monde fêtent leurs morts entre la fin octobre et le début novembre. On ne connaît pas l’origine de cette tradition planétaire.

L’Église catholique propose une explication : « En 998, à moins que ce ne fût en 1030 », le moine bénédictin Odilon, 5e abbé de Cluny, décréta que dans toute sa congrégation on prierait pour les défunts le 2 novembre.

Comme la plupart des fêtes religieuses, celle-ci a une origine païenne. Il semblerait qu’Odilon se soit inspiré de Samain : la fête celte qui célébrait les disparus enlevés à la vie par les dieux. Cette célébration dérivait du savoir ancestral : l’hécatombe aurait eu lieu le 17e jour du second mois… soit, dans notre calendrier actuel, le 2 novembre.

Du moins est-ce ce que relatent les rites druidiques (très postérieurs).

Mais… ce jour ancestral, quel en avait été l’origine ? Quel a été le cataclysme mondial qui a justifié que tous les peuples pleurent leurs morts le même jour ?

En 1955, au terme d’une expédition impensable, le Français Navarra trouva un gigantesque bateau de bois sous les glaces, là où le préconisait la Bible, dans le glacier du mont Ararat. Il en ramena un morceau de poutre qu’il fit dater. Selon les techniques de l’époque, on utilisa la datation au carbone 14. Ce n’était pas la bonne méthode puisque l’arrivée sur Terre de corps extraterrestres a évidemment faussé la proportion d’isotopes du carbone dans l’air. La datation au carbone a donc vraisemblablement été erronée, elle donna cependant un résultat : 4000 BC. Cette datation, corrigée grâce aux tables établies depuis, indiqua une date plus récente : 3116 BC. Certains se demandent aujourd’hui si le morceau de bois rapporté par Navarra appartient bien audit bateau.

Le remplissage de la mer Noire par la Méditerranée, lorsque la faille du Bosphore s’ouvrit, eut lieu en 5600 BC. Il n’a rien à voir avec le Déluge. Et pourtant… : il suffit de s’imaginer l’équivalent de 200 chutes du Niagara côte à côte, déversant 50 milliards de m3 d’eau salée et s’entendant à 100 km à la ronde ! La puissance et le grondement de l’évènement durent impressionner les habitants de la région.

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