Introduction

On nous a enseignĂ© l’Histoire Ă  l’école. Elle semblait immuable par dĂ©finition : personne ne peut changer le passĂ©. Pourtant, au fur et Ă  mesure des avancĂ©es scientifiques, son Ă©clairage Ă©volue. L’Histoire n’est pas une science dure. Étymologiquement, elle signifie « enquĂȘte ». Elle connaĂźt des courants et des tendances qui s’affrontent, comme dans toutes les disciplines littĂ©raires.

Au XXe siĂšcle, « l’école des annales » dĂ©cida de traiter de l’histoire des humains et de la placer avant celles des nations, des batailles ou des gĂ©nĂ©alogies princiĂšres. Il en rĂ©sulta un enseignement universitaire trĂšs diffĂ©rent. Les manuels scolaires s’en inspirĂšrent Ă  peine. Il semble que le choix des contenus repose surtout sur des objectifs politiques : l’enseignement de l’histoire rĂ©cente varie d’un pays Ă  l’autre et vise toujours Ă  glorifier une nation unie et fiĂšre de son passĂ©.

Pour un enfant scolarisĂ© en France, l’AntiquitĂ© et l’Empire romain se rĂ©sument Ă  une succession de batailles et de luttes entre quelques monarques. Ses enseignants ne lui disent rien sur la Chine, les Slaves ou l’Afrique de cette Ă©poque. Le nĂ©olithique se serait concentrĂ© sur le seul Croissant fertile et les peuples de l’Indus ou de MĂ©soamĂ©rique n’existeraient pas. Quant Ă  la prĂ©histoire, tant de dĂ©couvertes rĂ©centes l’ont Ă©clairĂ©e que les connaissances d’un professeur formĂ© il y a vingt ans sont en partie obsolĂštes. En effet, les sciences dures s’imposent face aux approximations historiques, elles apportent de nouvelles connaissances, et ces connaissances sont de plus en plus nombreuses.

À la fin du XIXe siĂšcle, aprĂšs des dĂ©bats passionnĂ©s devant les preuves de la gĂ©ologie, la majoritĂ© des historiens finirent par admettre que les glaces avaient couvert l’Europe de l’Ouest Ă  l’ñge de pierre. À la fin du XXe siĂšcle, ils pliaient devant les Ă©vidences de la palynologie et acceptaient que les arbres feuillus des forĂȘts françaises avaient lentement migrĂ© depuis la Chine actuelle. Au dĂ©but du XXIe siĂšcle, gĂ©nĂ©tique et climatologie bousculent les dogmes Ă©tablis.

Enfants, nous avons rĂ©citĂ© des dates de batailles et des gĂ©nĂ©alogies. Notre professeur d’histoire nous enseignait : « En 105 avant JĂ©sus-Christ, l’armĂ©e romaine fut battue Ă  Arausio par des barbares. » Il ne nous disait pas pourquoi les Cimbres, les Teutons et tous les peuples des rives de la mer Baltique s’en allaient vers le sud. Il savait sans doute qu’il s’agissait d’une migration puisqu’ils avançaient, Ă  la force de leurs armes, avec leurs familles et leurs troupeaux. Comment aurait-il pu nous enseigner que ces peuples fuyaient des inondations catastrophiques et rĂ©pĂ©tĂ©es puisqu’on en a pris conscience qu’en 2015 ?

Toba

Dès qu’il est amené à creuser un chantier de fouilles, chaque paléontologue cherche ce trait continu : une couche de terre noire qui fait neuf mètres d’épaisseur en IndonĂ©sie, et s’étire jusqu’à mesurer quelques millimètres aux pôles. Dans la chronologie des dépôts sédimentaires, elle marque une date connue de tous les spécialistes : 74 000 ans BC. À cette époque, un gigantesque volcan était entré en éruption : il s’appelait Toba. Les cendres qui avaient jailli de son cratère avaient recouvert l’intégralité du globe. Leur dépôt a formé ce trait, dernier vestige d’une explosion qui faillit anéantir notre espèce.

Dans sa colonisation du globe, l’homme a certainement été inconséquent. On l’accuse beaucoup, aujourd’hui, d’avoir abîmé sa planète. On peut admettre que, jusqu’à récemment, il péchait par ignorance. L’orgueil d’Homo sapiens-sapiens est plus récent encore. Nous ne nous sentons propriétaires de la Terre que depuis très peu de temps : moins de trois secondes, si le premier homo était apparu il y a vingt-quatre heures.

Avant, l’homme craignait la Nature, il en avait peur par expérience. Cyclones, tremblements de terre ou éruptions volcaniques laissaient des traces dans notre mémoire collective. On en subissait la violence de toute notre impuissance et incompréhension. On inventa des dieux maléfiques et on attribua ces cataclysmes à leurs colères. Cela nous mettait d’abord à genoux. Puis on pansait nos plaies. Notre instinct de survie dĂ©passait l’abattement, notre immense capacité d’adaptation nous remettait sur pied, notre intelligence collective nous faisait avancer.

À Sumbawa, l’éruption de Toba fut si puissante que l’espèce humaine faillit disparaître. Nous étions plus d’un million d’humanoïdes, trois milliers survécurent.

Un volcan Ă  caldeira

Tout commence par une colonne de magma qui monte des entrailles de la terre. Souvent, cette roche en fusion s’arrĂȘte Ă  quelques centaines de kilomĂštres sous la surface. Elle peut y stagner durant des millĂ©naires. Parfois, elle continue sa route jusqu’à la surface : c’est l’éruption. Lorsque la colonne de magma ne dĂ©bouche pas, elle forme un point chaud qui fait fondre les minĂ©raux alentours. Dans l’intimitĂ© de la croĂ»te terrestre, il se forme alors un lac souterrain. Ce rĂ©servoir de roches fondues par la chaleur s’agrandit doucement. En surface, nous ne voyons rien. Aucune chaleur suspecte ne nous alerte. Aucun tremblement de terre n’agite nos sismographes. Quelques kilomĂštres sous terre, le lac de magma grandit. Son contenu est si visqueux, si Ă©pais, qu’il emprisonne les gaz. En quelques milliers d’annĂ©es, la pression y devient colossale. Lorsque celle-ci a trop augmentĂ©, on assiste Ă  l’explosion. Son Ă©nergie est faramineuse, elle pulvĂ©rise la voĂ»te du lac souterrain. Le cratĂšre peut atteindre une centaine de kilomĂštres de diamĂštre. La pression accumulĂ©e dĂ©clenche des Ă©ruptions cent Ă  mille fois plus puissantes que celles de volcans traditionnels.

Le dernier volcan Ă  caldeira qui ait explosĂ© Ă©tait relativement petit. Son Ă©ruption a commencĂ© le 2 septembre 1991 dans les Philippines. Le Pinatubo n’a tuĂ© qu’un millier de personnes, n’a Ă©jectĂ© qu’un milliard de mĂštres cubes de roches, sa caldeira ne mesurait que 2,5 km de diamĂštre et son explosion n’a mĂȘme pas refroidi la Terre d’un degrĂ© pendant deux ans.

Toba avait une tout autre dimension. Sa caldeira atteignait 80 km. Son explosion faillit anĂ©antir l’espĂšce humaine.

L’éruption dura prĂšs de deux semaines. 8 000 milliards de tonnes de roches furent crachĂ©es dans l’espace et 10 milliards de tonnes d’acide sulfurique les accompagnĂšrent. L’explosion fut tellement violente qu’elle propulsa l’ensemble, par-delĂ  la troposphĂšre, jusqu’à la couche d’ozone de la stratosphĂšre. Heureusement, Sumbawa se trouve sous le rĂ©gime des alizĂ©s. L’immense nuage, composĂ© des 8 millions de tonnes de cendres qui montaient chaque seconde de la bouche du volcan, fut poussĂ© vers l’ouest. Les AlizĂ©s du Sud les empĂȘchĂšrent, dans un premier temps, de traverser l’équateur. À partir de 6 000 mĂštres d’altitude, les vents puissants de la haute atmosphĂšre dissĂ©minĂšrent les cendres, principalement vers le nord et l’est.

L’atmosphĂšre, au nord de l’équateur, s’emplit d’une Ă©paisse couche de poussiĂšres volcaniques. Celles-ci se dissĂ©minĂšrent lentement. En deux mois, elles couvrirent l’intĂ©gralitĂ© du globe. Notre « planĂšte bleue » devint brune. Les Ă©jectas de Toba tournĂšrent autour de la planĂšte. Ils formĂšrent une dense couche opaque. Les cendres bloquĂšrent 80 % des rayons solaires. L’acide sulfurique, combinĂ© avec l’ozone, crĂ©a un Ă©cran parfait. Aucun rayon solaire n’atteignit le sol terrestre. La nuit s’installa, continue. Au bout de deux annĂ©es, elle devint pĂ©nombre. Puis, petit Ă  petit, on commença Ă  discerner le soleil. Il fallut six annĂ©es pour le voir en plein jour.

Pendant ce temps, sur terre, un froid intense s’installait. Le terrible hiver volcanique allait s’accentuant. Les tempĂ©ratures des ocĂ©ans diminuaient de 3 Ă  3,5 °C. Celles terrestres plongeaient : les rĂ©gions tempĂ©rĂ©es de l’hĂ©misphĂšre Nord subirent une chute de 15 °C Ă  17 °C. En accentuant un refroidissement climatique en cours, l’éruption de Toba avait instantanĂ©ment provoquĂ© une glaciation : la Glaciation de WĂŒrm.

Ce fut la plus grande explosion volcanique des 100 000 derniÚres années. Elle affecta profondément tout le vivant.

La photosynthĂšse des plantes diminue de 85 % quand l’intensitĂ© lumineuse chute de 10 %. Elle baisse aussi Ă  mesure que les tempĂ©ratures plongent. Les rayons solaires Ă©tant bloquĂ©s Ă  80 %, la photosynthĂšse devint pratiquement nulle. Le froid anĂ©antit les forĂȘts tropicales. Dans les zones tempĂ©rĂ©es, les arbres caducs moururent pour la plupart et seule la moitiĂ© des persistants survĂ©cut. Dans les mers, les planctons se firent rares. Dans l’ocĂ©an Indien, cinq millions de kilomĂštres carrĂ©s de vie sous-marine furent dĂ©vastĂ©s. La mousson s’affaiblit considĂ©rablement. La zone intertropicale connut une sĂ©cheresse dĂ©vastatrice. Les herbivores, suite Ă  la disparition de leurs herbages, pĂ©rirent par millions. À dĂ©faut de leurs proies habituelles, les carnivores s’entre-dĂ©vorĂšrent. Il y avait lĂ  une espĂšce de mammifĂšres relativement rĂ©cente : Homo sapiens. Elle disparut, presque intĂ©gralement.

Au sud de l’équateur, les alizĂ©s avaient protĂ©gĂ© la troposphĂšre des nuages de cendres et la masse thermique des ocĂ©ans empĂȘchĂšrent une chute trop violente des tempĂ©ratures. Les gorilles et les bonobos du nord de l’équateur disparurent ; au sud, ceux du Katanga survĂ©curent. Dans le centre-est de l’Afrique, des hominoĂŻdes s’adaptĂšrent au froid.

Sur les hauts plateaux d’Afrique de l’Est, sous l’équateur, subsistaient des espĂšces vĂ©gĂ©tales qui, avaient dĂ©jĂ  connu la rigueur d’ùres glaciaires au cours de leur Ă©volution. Les cendres ayant Ă©tĂ© moins importantes, les riviĂšres furent moins polluĂ©es, et la grande profondeur des lacs d’Afrique de l’Est dilua suffisamment les pluies acides pour que l’eau restĂąt douce. Certaines de ces espĂšces, les grandes fougĂšres arbustives, par exemple, supportĂšrent une chute des tempĂ©ratures de 7 °C. LĂ , les animaux dont les taniĂšres Ă©taient des grottes profondes grelottĂšrent, certes, mais subsistĂšrent. Homo sapiens se confectionna des « vĂȘtements » de peaux. L’homme connaissait le feu : il survĂ©cut.

Combien de survivants Ă  l’éruption de Toba ?

À une Ă©poque trĂšs lointaine, la photosynthĂšse des vĂ©gĂ©taux avait permis Ă  l’atmosphĂšre terrestre de se charger en oxygĂšne, au dĂ©triment de certains ĂȘtres vivants qui ne supportaient pas ce gaz. Des symbioses eurent donc lieu. Certains organismes anaĂ©robies fusionnĂšrent avec d’autres, qui supportaient l’oxygĂšne. Les mitochondries, notamment, s’empoisonnaient. Elles trouvĂšrent des cellules accueillantes et adaptĂšrent leur ADN pour se multiplier exactement en mĂȘme temps que leur cellule hĂŽte. Chaque cellule de chaque mammifĂšre en abrite. Elles y sont responsables de la transformation des molĂ©cules organiques en Ă©nergie. Lors de la reproduction humaine, elles ne sont transmises que par les ovules, donc l’ADN mitochondrial d’un humain est strictement identique Ă  celui de sa mĂšre. En Ă©tudiant leurs arbres gĂ©nĂ©alogiques, on a pu prouver que toutes les mitochondries de nos cellules proviennent des mĂȘmes souches. Toutes sont originaires d’Afrique subsaharienne.

Il est difficile de dĂ©terminer le nombre exact de survivants Ă  l’éruption de Toba. La thĂ©orie officielle veut que seul Homo sapiens ait survĂ©cu, sous l’équateur, en Éthiopie, au Kenya et en Tanzanie. De rĂ©centes Ă©tudes gĂ©nĂ©tiques ont montrĂ© que quelques hommes de NĂ©andertal, de Denisova et de FlorĂšs ont aussi rĂ©sistĂ© au froid glacial et Ă  la rarĂ©faction de la nourriture, dans l’urgence absolue et l’effroi de ce ciel devenu sombre. Cependant ce sont les Homo sapiens qui ont survĂ©cu en plus grand nombre. Selon les hypothĂšses retenues, les survivantes furent entre 40 (Harpending, 1993) et 10 000 (Ambrose, 1998) : les « Èves mitochondriales ». Ce qui, partant d’une population d’environ 500 000 femmes avant l’éruption, n’en demeure pas moins minuscule. L’estimation la plus couramment admise fait Ă©tat de 500 femmes Sapiens en Ăąge de procrĂ©er, soit 3 000 survivants, et d’une centaine de NĂ©andertal et de Denisova.

En d’autres termes : 99,7 % des humains seraient morts. L’essentiel succomba au froid et Ă  la faim. Sur l’ensemble des terres, les plantes et les animaux disparurent dans des proportions similaires. Par exemple, l’analyse de l’ADN mitochondrial des chimpanzĂ©s actuels a montrĂ© qu’ils proviennent tous de deux souches. L’une Ă©tait localisĂ©e dans les hauts plateaux d’Ouganda et l’autre provenait de l’est de la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo, au sud de l’équateur. AprĂšs ce cataclysme, les grands singes entamĂšrent des migrations vers l’ouest, vers les forĂȘts d’Afrique centrale.

Homo sapiens s’en alla dans toutes les directions, sa plus grande migration se dirigea vers le nord. Au cours de sa conquĂȘte des terres du monde, il prouvera, Ă  chaque fois, la supĂ©rioritĂ© de ses capacitĂ©s crĂ©atrices, dĂ©couvrant de nouvelles sources d’alimentation, de nouvelles stratĂ©gies, de nouveaux procĂ©dĂ©s et de nouveaux outils. Les survivants colonisĂšrent d’abord l’Afrique de l’Est puis se dispersĂšrent. Mais l’attitude agressive qui sous-tendit la conquĂȘte de territoires par les hominoĂŻdes diffĂ©ra fondamentalement de la migration placide des grands singes.

Les survivants Ă  la conquĂȘte du monde

Parti des Grands Lacs, Homo sapiens suivit la ligne des hauts plateaux, du sud vers le nord, du Kenya Ă  l’Éthiopie. La vĂ©gĂ©tation et la faune se reconstituaient. Il remonta le Nil et traversa la pĂ©ninsule du SinaĂŻ. Puis, il s’orienta vers l’est et se dissĂ©mina sur le globe. Au fur et Ă  mesure, la qualitĂ© de ses outils s’amĂ©liora. Ses vĂȘtements devinrent plus efficaces. Sa maĂźtrise du feu le distinguait. Plus on suit sa trace dans son expansion conquĂ©rante vers le nord, plus sa technologie s’affine. Parti d’Afrique aprĂšs Toba, Homo sapiens s’adapta Ă  toutes les situations. Il mit quarante mille ans Ă  Ă©tendre son territoire jusqu’aux moindres recoins du monde. Aucun autre mammifĂšre n’a jamais su faire preuve d’une capacitĂ© d’adaptation aussi Ă©poustouflante. Il venait du sud de l’équateur, il sut crĂ©er une civilisation du renne, vers le cercle arctique ; il se dĂ©lectait de larves sucrĂ©es, il apprit Ă  tuer des requins Ă  la lance ; il vivait de chasse et de cueillette, il allait planter des millions de kilomĂštres carrĂ©s de graminĂ©es.

En quelques annĂ©es, les hominoĂŻdes Ă©taient passĂ©s d’espĂšce florissante au stade d’espĂšce en voie de disparition. En quelques millĂ©naires, leur capacitĂ© d’adaptation leur permit de devenir des conquĂ©rants. Encore quelques dizaines de millĂ©naires et le gĂ©nie inventif des humains pu dominer tous les mammifĂšres du monde. 76 000 ans aprĂšs l’éruption dĂ©vastatrice de Toba, l’homme se sent supĂ©rieur Ă  la nature qui l’environne. Il l’exploite, trop.

Si Toba entrait en Ă©ruption, aujourd’hui ?

Fort heureusement, les volcans Ă  caldeira restent trĂšs rares. L’activitĂ© solaire reprĂ©sente le principal acteur des changements climatiques que connaĂźt la Terre. Étant donnĂ© la masse de notre planĂšte, ces variations sont gĂ©nĂ©ralement progressives. En revanche, la plupart des changements brusques dans le climat de ces derniers millĂ©naires ont Ă©tĂ© dus Ă  l’activitĂ© volcanique. Il y en eu peu dans les 100 000 derniĂšres annĂ©es. À part des chutes d’astĂ©roĂŻdes, tous furent l’Ɠuvre de volcans Ă  caldeira. Ainsi, en 1815, l’éruption du Tambora avait dĂ©clenchĂ© une « annĂ©e sans Ă©tĂ© ». Il y a 3 650 ans, l’üle de Santorin avait explosĂ©, mettant fin, instantanĂ©ment, Ă  la civilisation crĂ©toise.

La Terre tourne autour du Soleil selon une orbite qui se modifie continuellement, pour passer, en cinquante mille ans, d’un cercle parfait Ă  une ellipse allongĂ©e. 76 000 ans aprĂšs l’éruption de Toba, notre planĂšte se trouve beaucoup plus prĂšs de son astre. Elle tourne actuellement pratiquement sur un cercle : elle est plus chauffĂ©e. Le globe tourne aussi sur lui-mĂȘme, autour d’un axe inclinĂ© passant par ses deux pĂŽles. L’inclinaison de cet axe de rotation par rapport au soleil fait que, aujourd’hui, les Ă©tĂ©s sont moins chauds dans l’hĂ©misphĂšre nord et les hivers moins froids. Enfin, nous ne sommes pas dans une Ă©poque glaciaire.

Si le volcan Ă  caldeira Toba explosait maintenant, l’impact serait tout autre. Le volcan projetterait des milliards de tonnes d’éjectas jusqu’à la stratosphĂšre. Il se formerait une Ă©paisse couche de cendres et d’acide sulfurique, qui masquerait le soleil. Les tempĂ©ratures moyennes sur terre ne chuteraient que de 10 °C. Au bout de dix ans, ce refroidissement global ne serait plus que de deux degrĂ©s. Les pluies diminueraient environ de 45 % pendant plusieurs annĂ©es. L’homme, qui en aura les moyens financiers, pourrait donc supporter ce froid soudain : il fera l’acquisition de vĂȘtements plus chauds, consommera plus de chauffage et payera cher son eau douce et ses aliments. Pour donner un ordre de grandeur plus concret : un habitant de Naples devra vivre deux ans comme en hiver Ă  MontrĂ©al puis, durant une dizaine d’annĂ©es, comme celui qui habite Hambourg. Deux annĂ©es de nuit continue et de froid intense affecteront son moral. La poussiĂšre Ăącre qui s’insinuera partout, mĂȘme dans ses bronches, risque de lui peser. Quelques dĂ©gĂąts dus aux cendres compliqueront les choses : des toits de maisons s’effondreront sous le poids, des lignes Ă©lectriques aussi. Les conditions de circulation deviendront difficiles. Il est vraisemblable que les tuyaux sont moins isolĂ©s Ă  Naples qu’à MontrĂ©al : ils Ă©clateront. Les chasse- neige italiens seront en nombre insuffisant. Il supportera peut-ĂȘtre difficilement ce stress mais, si les conditions d’équipement public et commercial le permettent, il n’y aura aucun danger pour la survie de ce Napolitain : le froid ne le tuera pas. La personne qui habite aujourd’hui Ă  Moscou aura vraisemblablement plus de difficultĂ©s Ă  s’adapter Ă  une chute de tempĂ©rature d’une quinzaine de degrĂ©s. Elle se prĂ©cipitera peut-ĂȘtre sur l’option de l’émigration climatique, vers le sud. L’habitant des hautes latitudes qui ne disposera pas de moyens financiers pour se protĂ©ger du froid sera en danger.

La position de la Terre par rapport au Soleil est bien plus favorable que celle d’il y a 76 000 ans. Ce qui tuera des hommes en grand nombre n’est donc pas le froid.

Le risque majeur est celui de la faim

Sept milliards d’hommes pĂšsent considĂ©rablement plus sur notre planĂšte aujourd’hui. Dans les conditions optimales que nous connaissons, on considĂšre dĂ©jĂ  qu’un milliard de personnes ont faim. Si l’éruption de Toba avait lieu aujourd’hui, les vĂ©gĂ©taux en souffriraient considĂ©rablement. Les prĂ©cipitations chuteraient de 45 % et nos immenses plantations de cĂ©rĂ©ales ou d’arbres fruitiers seraient anĂ©anties. La baisse des tempĂ©ratures ferait disparaĂźtre les arbres persistants Ă  feuilles larges. Pratiquement tous les arbres tropicaux pĂ©riraient. Les herbes ne survivraient pas, par manque de photosynthĂšse. Les pluies deviendraient rares mais trĂšs acides. Les ressources en eau douce diminueraient considĂ©rablement, affectant aussi nos Ă©levages. Les arbres Ă  feuilles caduques seraient dĂ©cimĂ©s.

AprĂšs deux annĂ©es sans soleil, la vĂ©gĂ©tation renaĂźtra. Elle sera diffĂ©rente. Les herbes repousseront les premiĂšres. Elles n’absorberont pas autant les rayons solaires que les arbres. Le froid aura anĂ©anti les forĂȘts, ce qui annulera l’effet rafraĂźchissant de leur Ă©vapotranspiration. Autour du 40e parallĂšle, la chasse sera donc mauvaise et les rĂ©coltes trĂšs mĂ©diocres. Or la population mondiale s’est essentiellement concentrĂ©e sur les zones tempĂ©rĂ©es. Les grands feuillus du Nord auront Ă©tĂ© congelĂ©s. Ceux de la zone intertropicale n’auront pas supportĂ© le froid. Donc la Terre prĂ©sentera au Soleil de grandes Ă©tendues herbeuses et de jeunes arbres en pleine croissance. Elle absorbera plus l’énergie de ses rayons qu’aujourd’hui. Aux pĂŽles, les glaces salies par les poussiĂšres capteront plus qu’elles ne rĂ©flĂ©chiront. Le climat se rĂ©chauffera. Et puis le climat s’équilibrera Ă  nouveau : aprĂšs quelques dizaines d’annĂ©es, les vĂ©gĂ©taux rafraĂźchiront la Terre tandis que les glaces neuves feront miroir aux rayons solaires. Notre astre nous chauffera moins et nous devrions finalement connaĂźtre un refroidissement global de 3 Ă  5 °C. C’est considĂ©rable, mais ça n’a rien Ă  voir avec le cataclysme qu’avait engendrĂ© l’Éruption, il y a 76 000 ans.

L’explosion, aujourd’hui, d’un volcan de la taille de Toba affecterait moins le climat. Elle engendrerait nĂ©anmoins une mortalitĂ© trĂšs importante, essentiellement due Ă  la famine. Les simulations informatiques s’avĂšrent incroyablement complexes. Les scientifiques avancent des chiffres trĂšs divers. Ils citent souvent le nombre le plus simple Ă  retenir, une des hypothĂšses basses : un milliard de morts.

Existe-t-il d’autres volcans à caldeira ?

Nous ne savons pas si un ou plusieurs volcans se cachent sous les ocĂ©ans, mais nous savons qu'un super-volcan existe sous nos yeux. Nous le connaissons tous parce qu’à sa surface s’étend l’un des plus cĂ©lĂšbres parcs naturels des États-Unis d’AmĂ©rique. Il est potentiellement plus puissant que Toba. Les palĂ©ologues l’ont dĂ©couvert en 1990. Il s’agit du volcan Ă  caldeira de Yellowstone. Il a dĂ©jĂ  connu plusieurs Ă©ruptions.

Le parc de Yellowstone s’étend sur un million d’hectares, dans l’État amĂ©ricain du Wyoming. Le sol y est relativement plat, il a Ă©tĂ© laminĂ© par le passage des glaciers, dans des temps anciens. On peut s’y promener sans imaginer que l’on marche sur un volcan. La caldeira se situe quelques kilomĂštres sous terre et le paysage n’évoque pas les falaises abruptes d’un volcan. C’est que tout y est dĂ©mesurĂ©. À l’horizon, on aperçoit de petits reliefs d’une trentaine de mĂštres de haut : ce sont en fait les lĂšvres du cratĂšre. Les cartes postales du parc prĂ©sentent surtout Old Faithful, un geyser qui crache Ă  55 mĂštres de haut avec grande rĂ©gularitĂ©. Les merveilleuses couleurs du lac de Grand Prismatic Spring font de charmantes photos. Tout y semble idyllique. Parfois une activitĂ© thermale trop intense effondre un chemin, il est immĂ©diatement fermĂ© au public. Les touristes se promĂšnent, enthousiastes, leurs camĂ©ras chargĂ©es de souvenirs immortels.

Or les hommes sont mortels.

Sous la terre que foulent leurs sandales, se cache le plus grand volcan du monde. Au milieu de la caldeira, la terre se soulĂšve continuellement Ă  la vitesse, imperceptible, d’un mĂštre tous les 75 ans. 8 000 mĂštres plus bas, la chambre magmatique est sous haute pression. Dans le magma Ă  1 500 °C, les gaz sont comprimĂ©s. Cinq kilomĂštres sous la surface, la croĂ»te terrestre est encore Ă  une tempĂ©rature de 350 °C. Ce volcan est actif, diablement actif ! Une centaine de secousses de faible intensitĂ© agitent le sol, chaque annĂ©e, et ce nombre est en augmentation. Les fumerolles, les sources d’eau chaude et les geysers sont autant d’expressions de l’activitĂ© souterraine. Loin sous la surface, les camĂ©ras infrarouges de la NASA ont discernĂ© une caldeira gigantesque d’au moins 70 km par 30. Elle serait donc comparable Ă  celle de Toba.

À part nous rĂ©fĂ©rer au rythme des trois derniĂšres explosions, on ne peut prĂ©dire quand aura lieu la prochaine Ă©ruption de Yellowstone. On sait seulement qu’elle sera cataclysmique et changera l’aspect du monde. L’homme est bien peu de chose quand la Terre dĂ©clenche la puissance d’un volcan Ă  caldeira.

Aussi extraordinaire et diverse qu’elle fut, l’évolution de « l’Homme, mammifĂšre debout » s’est arrĂȘtĂ©e net il y a 76 000 ans quand Toba tua brusquement Ă  peu prĂšs tous les descendants d’Homo erectus. Les scientifiques appellent ce moment : « le goulot d’étranglement de notre Ă©volution ». Cette quasi-extinction de notre espĂšce simplifie notre arbre gĂ©nĂ©alogique : les 3 000 survivants, au cƓur de l’Afrique, prĂ©sentaient tous les mĂȘmes caractĂ©ristiques morphologiques. Ils marchaient tous de la mĂȘme maniĂšre, partageaient la mĂȘme couleur de peau et de pilositĂ©, savaient tous parler et maĂźtriser le feu : une simplification Ă©tourdissante pour un palĂ©ontologue !

Au bout de quelques millions d’annĂ©es d’évolution, un minuscule rameau de la lignĂ©e des grands singes avait accouchĂ© d’un million d’hominidĂ©s divers aux savoirs contrastĂ©s, perdus dans l’immensitĂ© du globe quand un soudain jaillissement colossal de laves, pierres et cendres avait tout rĂ©sumĂ© Ă  trois minuscules groupes d’individus. Pratiquement tous les hominidĂ©s du monde Ă©taient morts, sauf nos ancĂȘtres.

On quitta le palĂ©olithique pour dĂ©boucher dans la protohistoire. Issue de quelques rescapĂ©s de Toba, l’espĂšce humaine allait renaĂźtre.

Informations complémentaires - Chapitre suivant

Informations complémentaires - Toba

La puissance de Toba est Ă©quivalente Ă  l’éruption simultanĂ©e de 300 volcans comme le Pinatubo (1991) ; ou bien Ă  3 000 explosions simultanĂ©es de volcans (traditionnels) de la taille du Mont Saint Helens.

La quantitĂ© d’éjectas projetĂ©s par l’éruption de Toba en 74000 BC aurait pu couvrir l’intĂ©gralitĂ© des terres Ă©mergĂ©es d’un matelas de plus d’un mĂštre d’épaisseur.

L’ñge glaciaire dĂ©clenchĂ© par l’éruption de Toba est appelĂ© « glaciation de WĂŒrm ». Ce changement climatique ne prit fin qu’il y a 12 000 ans, Ă  la fin du Dryas rĂ©cent, quand commença l’HolocĂšne.

En 1815, le Tambora entra en Ă©ruption, sur l’üle de Sumatra, en IndonĂ©sie. Dans l’hĂ©misphĂšre nord, il fit si froid que les pierres Ă©clataient sous le gel du mois d’aoĂ»t en Nouvelle-Angleterre, au Canada et en Europe de l’Ouest. Le monde ne connut pas d’étĂ© en 1816. Une famine effroyable se dĂ©veloppa, au Bengale. Des foyers de cholĂ©ra apparurent et se propagĂšrent. Ce fut la premiĂšre grande Ă©pidĂ©mie de cholĂ©ra de l’histoire. La famine dĂ©clencha de grands mouvements sociaux Ă  travers toute l’Europe. Les rĂ©volutions se multipliĂšrent en Espagne, Allemagne, GrĂšce, Europe de l’Est, Roumanie, Italie et AmĂ©rique latine.

Durant l’étĂ© 1783, le Laki entra en Ă©ruption, en Islande. Ses nuĂ©es refroidirent la Terre, elles furent suivies d’un brouillard sec qui couvrit l’Europe. Les rĂ©coltes furent exĂ©crables. La faim se fit si prĂ©gnante qu’elle aurait Ă©tĂ© l’une des principales causes de la RĂ©volution française de 1789.

En 1453, le Kuwae entra en Ă©ruption. Le climat de la Terre se refroidit de trois degrĂ©s. Les cendres couvraient le ciel au-dessus de Constantinople. Le soleil lui fit prendre une couleur rouge sang. La population, qui Ă©tait assiĂ©gĂ©e par les Turcs, aurait interprĂ©tĂ© ce phĂ©nomĂšne comme un trĂšs mauvais prĂ©sage. Elle aurait fui, dĂšs la tombĂ©e de la nuit, laissant la porte de Kerkoporta ouverte. Les Ottomans auraient donc franchi la muraille sans coup fĂ©rir. Ce fut la fin de l’Empire byzantin.

En 1258, un volcan Ă  caldeira explosa en IndonĂ©sie sur l’üle de Lombok. Le panache Ă©ruptif s’éleva jusqu’à 43 000 mĂštres, le nuage de cendres masqua la Lune. Ce fut la plus grande Ă©ruption volcanique du dernier millĂ©naire. Les relevĂ©s de tempĂ©rature chinois et anglais permettent de la situer en janvier 1258. Les pluies et le froid furent particuliĂšrement intenses, ce qui dĂ©clencha des famines immenses (un tiers des habitants de Londres mourut de faim). Une Ă©pidĂ©mie de murrain attaqua les troupeaux de moutons, le gel prolongĂ© tua les vaches. L’Islande fut isolĂ©e par les glaces. Une peste apparut en 1258 et, aprĂšs un hiver rigoureux, se propagea dĂšs avril 1259. Du Moyen-Orient Ă  l’Europe, l’épidĂ©mie dĂ©cima la population. L’armĂ©e mongole entra dans Bagdad mais, faute de vivre, arrĂȘta sa conquĂȘte de l’est de l’Europe. Le froid intense qui rĂ©sulta de l’éruption de 1258 causa l’accĂ©lĂ©ration du refroidissement de la planĂšte vers le Petit Âge glaciaire.

Les travaux de Jones (2005) sont basĂ©s sur des extrapolations des mesures faites lors de l’éruption du volcan Ă  caldeira du Pinatubo (1991).

Si les deux derniĂšres Ă©ruptions de volcans Ă  caldeira, Pinatubo (1991) et Tambora (1815) ont Ă©tĂ© lĂ©tales, ce fut surtout par ricochet : elles ont dĂ©clenchĂ© l’installation prolongĂ©e du phĂ©nomĂšne climatique de El Nino. Il s’est ensuivi une sĂ©vĂšre sĂ©cheresse dans les zones tropicales (Gagan, 1995). Le volume des prĂ©cipitations y diminua de moitiĂ© (Pittcock, 1989) provoquant de violentes famines.

Harwell (1984) a Ă©tudiĂ© l’impact de la tempĂ©rature sur le dĂ©cĂšs des arbres. Son travail fournit un Ă©clairage sur l’impact d’une variation des tempĂ©ratures moyennes de la Terre de quelques degrĂ©s sur les vĂ©gĂ©taux :

Si les tempĂ©ratures baissaient de 3 °C durant 5 annĂ©es, la biomasse des arbres des zones tempĂ©rĂ©es diminuerait de 25 % et la forĂȘt retrouverait son volume au bout d’une cinquantaine d’annĂ©es. Dans le cas des Ă©cosystĂšmes herbeux, une baisse de tempĂ©rature de 3 °C diminuerait la biomasse de 9 %.

En cas d’une baisse des tempĂ©ratures de 6 °C, la biomasse chuterait de 80 % et ne retrouverait que 50 % de son volume initial au bout de 50 ans.

Si les températures diminuaient de 9 °C durant 5 ans, la biomasse serait détruite à 90 %, on ne retrouverait que 33 % de la masse initiale au bout de 50 ans. Et les systÚmes herbeux verraient leur biomasse diminuer de 51 %.

Dans ses simulations, Harwell n’a pas pris en compte l’impact des pluies acides soufrĂ©es.

Il y a dix millions d’annĂ©es, Yellowstone explosa. On a trouvĂ© des fossiles de centaines d’animaux trĂ©passĂ©s Ă  cette occasion. Leurs poumons avaient Ă©tĂ© lacĂ©rĂ©s par les poussiĂšres volcaniques. Ils Ă©taient morts en crachant leur sang, exsangues.

Yellowstone est dĂ©jĂ  entrĂ© en Ă©ruption il y a 1,8, puis 1,2 et 0,64 million d’annĂ©es. Lors de cette derniĂšre explosion, le volcan avait Ă©jectĂ© 2 500 milliards de mĂštres cubes de magma (presque autant que Toba : 2 800 milliards). Si Yellowstone entrait en Ă©ruption tous les 600 000 ans
 sa prochaine explosion aurait dĂ©jĂ  40 000 ans de retard ! La caldeira actuelle de Yellowstone mesure 90 km de long par 20 km de large environ, soit 4 000 km3 emplis Ă  12 % de roche en fusion.

Un volcan Ă  caldeira d’une taille Ă  peine infĂ©rieure se trouve en Nouvelle-ZĂ©lande, sous le lac Taupo. Il est surveillĂ© comme le lait sur le feu. Il est entrĂ© en Ă©ruption Ă  peu prĂšs tous les neuf cents ans (depuis 27 000 ans) mais voici 1 700 annĂ©es qu’il n’a pas explosĂ©.

De Toba il ne reste qu’un grand lac, en surface. Dans les profondeurs de la terre, au mĂȘme endroit, est en train de renaĂźtre un nouveau volcan Ă  caldeira. Il a connu quelques tremblements de terre violents (jusqu’à la magnitude de 9 sur l’échelle de Richter) mais ne semble pas inquiĂ©ter les vulcanologues.

On a découvert en 2012 une caldeira active de 13 km de diamÚtre, à quelques kilomÚtres de la ville de Naples.

Il ne s’agit pas d’une rĂšgle Ă©tablie, il semblerait pourtant que les Ă©ruptions de volcans Ă  caldeira soient si puissantes qu’elles induisent toujours des Ă©ruptions ou des tremblements de terre associĂ©s (parfois distants de plus de 10 000 km).

L’Homo floresiensis aurait aussi rĂ©sistĂ© Ă  Toba mais serait restĂ©, indĂ©finiment, dans la forĂȘt de l’üle indonĂ©sienne de Flores, jusqu’à son extinction vers 16000 BC. L’éruption de Toba aurait mis fin Ă  pratiquement toutes les autres lignĂ©es d’Homo erectus, y compris celles dont on a rĂ©cemment dĂ©couvert des squelettes (Maroc, GĂ©orgie, Chine, Mongolie
). On peut espĂ©rer que les archĂ©ologues dĂ©couvriront d’autres espĂšces d’Homo qui ont survĂ©cu Ă  Toba. Les gĂ©nĂ©ticiens ont dĂ©couvert que les Denisoviens descendaient aussi d’un croisement avec un Homo Ă©rectus.

L’épopĂ©e des Sapiens

L’alternance naturelle des jours et des nuits s’était rĂ©installĂ©e. L’atmosphĂšre paraissait opaque. Le sol Ă©tait uniformĂ©ment gris, mĂȘme les ocĂ©ans paraissaient ternes. Il faisait encore frais mais, depuis l’éruption, les tempĂ©ratures remontaient avec constance. Le soleil Ă©tait lĂ  : tout allait revivre.

GrĂące Ă  la riche poussiĂšre volcanique, chauffĂ©e par l’irradiation solaire, les plantes survivantes se multipliĂšrent sur la Terre et dans les eaux. Les humains commencĂšrent Ă  quitter les hauts plateaux d’Afrique de l’Est. Ils partirent par petits groupes familiaux. Ils vivaient de la chasse. Au long de leur parcours, ils cueillaient ou ils glanaient. Cette existence prĂ©caire combattait surtout la faim. IsolĂ©s de leurs congĂ©nĂšres, leur reproduction Ă©tait parfois consanguine. La moindre maladie, la moindre blessure mettait la survie du groupe en pĂ©ril. Ils dĂ©diaient leur Ă©nergie Ă  la survie de l’espĂšce, mĂȘme si cette notion leur Ă©tait Ă©trangĂšre.

Groupes, clans, peuples

Quelques-uns partirent vers l’ouest et essaimĂšrent dans toute l’afrique, les autres, de territoire de chasse en territoire de chasse, remontĂšrent des Grands Lacs de l’est du continent jusqu’à la mer MĂ©diterranĂ©e. Leur ADN portait un marqueur gĂ©nĂ©tique particulier : M130. Vers 45000 BC, aprĂšs avoir passĂ© l’Égypte, ils croisĂšrent le territoire des hommes de NĂ©andertal. Ceux-ci avaient appris Ă  supporter le plus froid de l’ùre glaciaire. Leur mode de vie, leurs corps, et notamment la forme de leurs fosses nasales, ainsi que leur systĂšme immunitaire, s’étaient adaptĂ©s aux tempĂ©ratures gĂ©lives. Ils chassaient surtout en forĂȘt, privilĂ©giant leur puissance plutĂŽt que le trot. Hommes et femmes de NĂ©andertal utilisaient rĂ©guliĂšrement des pigments colorĂ©s.

Les NĂ©andertal et les Sapiens descendaient des Homo heidelbergensis. La sĂ©paration entre les lignĂ©es avait eu lieu vers 600 000 BC. Cousins lointains, leur union Ă©tait fertile. Il y eut des accouplements entre les deux peuples. Au point que le patrimoine gĂ©nĂ©tique des Homo sapiens ayant quittĂ© l’Afrique s’est enrichi de 1,5 Ă  3 % de gĂšnes nĂ©anderthaliens. Celui des derniers NĂ©andertaliens de SibĂ©rie contient 7,1 % de gĂšnes sapiens. On ne sait si une pandĂ©mie tua les autres ou si la cause de la disparition des lignĂ©es pures fut autre mais, au nord de la MĂ©diterranĂ©e, in fine, seuls les mĂ©tis survĂ©curent, et pas n’importe lesquels : ceux dont la mĂšre Ă©tait Sapiens, qui avaient hĂ©ritĂ© du systĂšme immunitaire, de la pigmentation et des yeux des NĂ©andertaliens. Ceux dont la sveltesse et la majoritĂ© des caractĂ©ristiques physiques rĂ©sultaient du gĂ©nome des Sapiens. La gĂ©nĂ©tique nous a dĂ©montrĂ© que, d’Europe en Asie, aprĂšs 24 000 BC, il n’existe plus de NĂ©andertal ni de Sapiens au Nord de la mer MĂ©diterranĂ©e : seulement des mĂ©tis dont le gĂ©nome contient une part prĂ©pondĂ©rante de gĂšnes Sapiens.

À chaque Ăšre interglaciaire, les Homo sapiens suivaient de prĂšs la limite des glaces : pour eux, le climat idĂ©al Ă©tait froid parce qu’il permet de conserver la viande de la chasse durant quelques jours. Ils privilĂ©giaient les zones de forĂȘts, parce qu’ils y trouvaient plus de gibier. Au grĂ© des variations des tempĂ©ratures du globe, ils se dĂ©plaçaient Ă  proximitĂ© de la latitude la plus propice Ă  leur mode de vie. Vers 40 000 BC, beaucoup d’entre eux se concentraient entre l’Iran et l’Afghanistan. Leur progression vers l’est Ă©tait bloquĂ©e par l’Himalaya.

Peu avant 30 000 BC, quelques-uns changĂšrent surement de religion. Ils dĂ©cidĂšrent de tourner le dos au soleil levant et de se diriger vers l’ouest. Ils avaient dĂ©veloppĂ© un nouveau marqueur gĂ©nĂ©tique : M173. Chassant toujours par petits groupes, ils suivirent leurs proies, jusqu’aux rivages de l’Europe de l’Ouest. Ils sont aussi connus sous le nom de « Cro-Magnon ».

La majoritĂ© quitta les hauts plateaux Iraniens en continuant leur pĂ©riple, comme Ă  l’habitude, vers l’est. Une mutation de leur ADN fit apparaĂźtre un nouveau marqueur gĂ©nĂ©tique : M9. Ils avaient procrĂ©Ă© suffisamment pour que leurs unitĂ©s passent du « groupe » au « clan ». Ces « clans eurasiens » se divisĂšrent alors en deux groupes.

Le groupe le moins nombreux avait dĂ©veloppĂ© des tactiques de chasse particuliĂšrement adaptĂ©es aux forĂȘts denses. Ils les suivirent, par le sud de l’Himalaya, Ă  travers l’Asie du Sud-Est. Ils se dĂ©placĂšrent, en danger constant, vers la Malaisie. Lors des Ă©poques de glaciation du quaternaire, une grande part des ocĂ©ans gela en banquises. Le niveau des eaux baissa considĂ©rablement. Ils en profitĂšrent pour aller Ă  pied sec jusqu’en IndonĂ©sie. Les hommes du deuxiĂšme groupe M9 avaient inventĂ© les aiguilles Ă  coudre. Il s’agissait plutĂŽt d’esquilles d’os fendues qui permettaient de passer une trĂšs fine laniĂšre de tendon Ă  travers une peau peu tannĂ©e. Cette invention leur confĂ©rait le pouvoir d’assembler des fourrures Ă  la mesure de l’individu qu’elles habillaient. Capable de se protĂ©ger du froid et de se chausser, ce clan partit vers le nord. Il vĂ©cut essentiellement de la chasse au mammouth laineux et au renne. Il a laissĂ© de nombreuses traces en SibĂ©rie aux alentours de 25 000 BC. Il finit par dĂ©velopper un nouveau marqueur gĂ©nĂ©tique : M45. En passant dans les grandes plaines riches en ruminants, il croisa un peuple qui avait aussi survĂ©cu Ă  Toba : les hommes de Denisova. Les mĂ©tis qui rĂ©sultĂšrent de leurs accouplements possĂ©daient 3 % de patrimoine gĂ©nĂ©tique denisovien dont le marqueur M45.

Les clans M9, qui Ă©taient marquĂ©s M45 depuis leur arrivĂ©e en SibĂ©rie, Ă©taient particuliĂšrement mobiles et fĂ©conds. Leur patrimoine gĂ©nĂ©tique s’enrichit encore de 0,3 % de gĂšnes denisoviens. Ils peuplĂšrent toute l’Asie Centrale et essaimĂšrent jusqu’en Chine occidentale aux environs de 35 000 BC. Certains passĂšrent par le nord, sur les glaces, et arrivĂšrent en Alaska vers 15 000 BC. Ils ont laissĂ© leur trace dans l’Ouest amĂ©ricain vers 12 000 BC. Certains profitĂšrent des changements climatiques du Dryas rĂ©cent pour poursuivre jusqu’en Patagonie.

Les plus entreprenants des M45 avaient longĂ© les cĂŽtes asiatiques jusqu’à atteindre la Nouvelle-GuinĂ©e, en 30 000 BC, ce qui suppose qu’ils avaient dĂ©couvert le moyen de se transporter sur l’eau. Leur patrimoine gĂ©nĂ©tique contenait 6 % de gĂšnes denisoviens.

Ces voyages ont durĂ© quelques dizaines de milliers d’annĂ©es. Il fallait se protĂ©ger sans cesse : la survie Ă©tait un combat perpĂ©tuel. Le gibier conditionnait la route. Ils partaient lĂ  oĂč les animaux ne connaissaient pas encore leurs tactiques de chasse. Ils Ă©taient condamnĂ©s Ă  se dĂ©placer, Ă  pied, portant leurs outils. Ils progressaient vers l’inconnu et adoptaient la stratĂ©gie la plus efficace : l’errance. Il n’est pas Ă©tonnant que l’Homme ait dĂ©veloppĂ© une capacitĂ© d’adaptation exceptionnelle. Perdu dans des terres qu’il ne connaissait pas, il lui fallait trouver eau, vĂ©gĂ©taux comestibles et gibier, chaque jour. La grande endurance du corps fĂ©minin devait ĂȘtre mise Ă  rude Ă©preuve : enfanter, porter et allaiter tout en voyageant dans ces conditions ! Les hommes ne disposaient que de l’épieu, du feu et parfois du filet. La capacitĂ© d’observation et d’analyse des humains s’avĂ©rait prĂ©pondĂ©rante, d’ailleurs la taille de leur cerveau Ă©tait supĂ©rieure Ă  celle d’aujourd’hui. Le langage articulĂ© leur confĂ©rait un atout dĂ©terminant.

Cet immense voyage autour du monde a induit d’autres changements, notamment dans la physiologie des humains.

Les physiologies

Notre planĂšte se trouvant plus loin du soleil Ă  cette Ă©poque, ses rayons nous Ă©taient moins puissants. Ils irradiaient d’autant moins les hommes qui Ă©voluaient loin de l’équateur. Or, nos corps ont besoin de recevoir la lumiĂšre du soleil pour synthĂ©tiser la vitamine D. Celle-ci est indispensable Ă  la vie, elle permet d’assimiler le calcium. Les clans M45 voyageaient tout au long de la SibĂ©rie, emmitouflĂ©s dans des vĂȘtements de peau de bĂȘtes. Ils auraient dĂ» se trouver en Ă©tat de dĂ©calcification avancĂ©. Leur corps s’adapta en rĂ©vĂ©lant plus certains gĂšnes d’origine nĂ©anderthalienne et en mĂ©thylant deux gĂšnes sapiens. La sĂ©lection naturelle opĂ©ra. Petit Ă  petit, ceux dont la peau se dĂ©pigmentait s’avĂ©rĂšrent en meilleure santĂ© que les autres. La rĂ©gulation de la mĂ©lanine dans leur Ă©piderme leur permettait de mieux absorber les rares rayons solaires qui leur parvenaient. Plus les clans vivaient au nord, plus leurs cheveux et leur peau se firent clairs. La forme des corps s’adapta aussi Ă  l’environnement climatique de chacun. Les M173 qui peuplaient les forĂȘts d’Europe, protĂ©gĂ©s du blizzard par la vĂ©gĂ©tation, dĂ©veloppĂšrent un cou plus long et un nez plus haut que les clans qui traversaient les grandes plaines mongoles pour aller en Chine. Les corps de ceux qui traversĂšrent la SibĂ©rie gelĂ©e, jusqu’à l’Asie Centrale, durent s’adapter aux vents froids qui balayaient les glaces et Ă  la rĂ©verbĂ©ration constante : leurs visages arborĂšrent nez court, double plis des paupiĂšres et pommettes hautes. Ces derniers endurĂšrent un climat si Ă©prouvant, au long de leur pĂ©riple, qu’ils dĂ©veloppĂšrent un marqueur gĂ©nĂ©tique particulier : M175. L’instinct de survie leur permit de s’affranchir des Ă©preuves. L’effort dĂ©ployĂ© fut si considĂ©rable que leur morphologie dut s’adapter. À force de pousser la neige de leurs jambes, la forme de leurs hanches s’en trouva modifiĂ©e. GĂ©nĂ©tique et Ă©pigĂ©nĂ©tique travaillaient de concert.

L’explosion de Toba fut le starter. Le long voyage qui s’ensuivit façonna les hommes. Des mĂ©tissages rĂ©sultĂšrent de nouvelles ethnies, de nouveaux phĂ©notypes. Au long de ces 50 000 ans, selon le chemin qu’ils empruntĂšrent, leurs configurations morphologiques s’adaptĂšrent au climat encouru.

L’ĂȘtre intelligent

La chasse constituait l’activitĂ© prĂ©pondĂ©rante. On se dĂ©plaçait au grĂ© du gibier. La plupart des humains voyageaient en petits groupes, essentiellement familiaux. Les hommes Ă©taient issus du clan mais les femmes venaient de groupes extĂ©rieurs. Le logement protĂ©geait les nuits de repos, son confort restait accessoire : la vie dĂ©pendait de l’abondance de nourriture. Au grĂ© des errances, on dĂ©couvrait de nouvelles plantes et de nouveaux fruits. On apprenait Ă  distinguer ceux qui apportaient de la force, ceux qui soignaient et ceux qui contenaient des poisons. On savait se protĂ©ger des vers intestinaux ou contenir une fracture. Les grands fĂ©lins reprĂ©sentaient une menace mortelle. Chaque dĂ©placement apportait son lot de changements. Nos cerveaux s’accoutumaient au besoin de s’adapter, sans cesse, Ă  de nouvelles circonstances.

Les humains chassaient en meute. Ils inventaient des piĂšges, des tactiques, des stratĂ©gies. Ils pouvaient se parler et transmettre des informations prĂ©cises. Les connaissances et l’excellence des hommes et des femmes progressaient, en complĂ©mentaritĂ©. L’intelligence de ces binĂŽmes leur confĂ©rait une capacitĂ© d’adaptation trĂšs supĂ©rieure Ă  tous les mammifĂšres. Leur cerveau se dĂ©veloppa beaucoup plus que leurs muscles, surtout les lobes frontaux.

Les Sapiens disposaient d’une arme redoutable : ils pouvaient effrayer n’importe quel mammifĂšre au point de le faire fuir. Il leur suffisait d’enflammer quelque chose. Mais la ruse ne pouvait se rĂ©pĂ©ter infiniment. TĂŽt ou tard, un rhinocĂ©ros laineux finirait par comprendre que les brandons enflammĂ©s sentent le feu mais ne reprĂ©sentent aucun danger. Les humains cherchaient donc continuellement un gibier qui n’avait pas encore croisĂ© d’hommes, qui ne connaissait ni leurs tactiques ni leurs armes. Lorsqu’ils rencontraient un autre groupe d’humains, ils avaient tendance Ă  s’éloigner des territoires de chasse dĂ©jĂ  exploitĂ©s par ces derniers. On estime que, dans sa vie, un Sapiens avait rencontrĂ© moins de 150 personnes. L’addition des savoirs fut lente durant cette pĂ©riode, l’apport de nouvelles connaissances provenant essentiellement des Ă©changes de femmes. Les petits groupes se dissĂ©minaient par nĂ©cessitĂ© alimentaire et lorsque les meilleurs territoires de chasse commencĂšrent Ă  se peupler, la pression dĂ©mographique fit son effet : les cousins finirent par vivre Ă  moindre distance les uns des autres. Au mĂ©solithique apparurent des clans sur des zones gĂ©ographiques dĂ©terminĂ©es. Cela permit l’émergence d’une intelligence collective qu’on imagine fondĂ©e sur des religions animistes et des rĂ©unions anniversaires. Il en rĂ©sulta une ingĂ©niositĂ© grandissante. Les humains de cette Ă©popĂ©e inventĂšrent beaucoup : outils et vĂȘtements, armes et habitats. Cette facultĂ©, amplifiĂ©e par leur capacitĂ© de communication, de transmission des connaissances, leur confĂ©rait un avantage dĂ©terminant.

En soixante mille ans, on Ă©tait passĂ© du bipĂšde des palĂ©ontologues Ă  l’homme, ĂȘtre intelligent des archĂ©ologues.

Les humains s’étaient Ă©pandus de par le monde, ils allaient le conquĂ©rir.

Informations ComplĂ©mentaires - L’épopĂ©e des Sapiens

NĂ©andertal et Sapiens vĂ©curent sur les mĂȘmes territoires durant prĂšs de 20 000 ans. Depuis 2011, on attribue de plus en plus souvent la disparition de l’essentiel des hommes de NĂ©andertal aux nuĂ©es de sulfures provoquĂ©es par l’éruption du volcan Ă  caldeira napolitain, il y a 40 000 ans (Campanian Ignimbrite). Pourtant, l’universalitĂ© de leur disparition (jusqu’en Asie) et la concomitance vraisemblable de la disparition des Sapiens pure souche font plutĂŽt penser Ă  une pandĂ©mie contre laquelle seul le gĂ©nome des mĂ©tis survivants Ă©tait armĂ©.

Les mitochondries des mĂ©tis Sapiens-NĂ©andertal survivants suivent toutes la lignĂ©e des Sapiens. On en dĂ©duit donc que les mĂšres de ces mĂ©tis Ă©taient exclusivement Sapiens, Ce qui implique que beaucoup de ces mĂšres moururent en couches puisque la taille de la tĂȘte des bĂ©bĂ©s NĂ©andertal Ă©tait nettement supĂ©rieure Ă  celle des bĂ©bĂ©s Sapiens (au niveau des Ă©pines sciatiques, le diamĂštre du « dĂ©troit pelvien moyen » des nĂ©anderthaliennes est 10 % plus large que celui des Sapiens).

Parmi les gĂšnes que nous avons hĂ©ritĂ©s de NĂ©andertal, on a identifiĂ© ceux qui contrĂŽlent les taux de vitamine D ou de cholestĂ©rol LDL dans le sang, ceux responsables de certains troubles de l’alimentation mais aussi de la gestion de l’assimilation des graisses, ceux de l’arthrite rhumatoĂŻde, celui de la schizophrĂ©nie


Le refroidissement de H4, vers 38000 BC, a vraisemblablement Ă©tĂ© intense et brutal du fait de l’éruption prĂšs de Naples des Campanian Ignimbrite, comme le montrent les carottes glaciaires arctiques (NGRIP). Elle provoqua la mort en trĂšs grand nombre d’animaux et de plantes (semi-extinction des espĂšces), en particulier vers le sud-est (jusqu’à l’Égypte) et vers l’est (jusqu’au lac BaĂŻkal et au Caucase) Ă  cause d’un nuage trĂšs dense de composĂ©s sulfureux et sulfuriques qui se dĂ©plaça Ă  trĂšs faible altitude.

On admet gĂ©nĂ©ralement que la glaciation suivante (H3) fut aussi assez froide pour bloquer la migration des mĂ©tis Sapiens-NĂ©andertal-Denisova Ă  travers la SibĂ©rie. La glaciation de Heinrich H3 dura prĂšs de deux mille ans (de 32500 Ă  30500 BC environ) et marque la frontiĂšre entre le PalĂ©olithique moyen et le PalĂ©olithique supĂ©rieur. A contrario, les migrants qui avaient dĂ©jĂ  traversĂ© la SibĂ©rie trouvĂšrent aisĂ©ment un passage Ă  pieds secs entre la Russie et le continent amĂ©ricain oĂč ils s’implantĂšrent On retrouve leurs pierres taillĂ©es caractĂ©ristiques (racloirs bifaces, petits bifaces Ă  attacher, pointes) dans toutes les civilisations palĂ©oindiennes d’AmĂ©rique du Nord.

Les mĂ©tis Sapiens-NĂ©andertal-Denisova qui restĂšrent bloquĂ©s par la glaciation H3, avant de reprendre leur migration vers l’est avaient profitĂ© de ces deux mille ans pour inventer un nouveau type de taille de pierres, plus Ă©laborĂ© : le dĂ©bitage Levallois. Celui-ci utilisait plusieurs couches dans un silex et crĂ©ait des outils essentiellement Ă  partir de grosses lames de pierre. Ils dĂ©veloppĂšrent aussi leur fabrication d’outils en os, plus lĂ©gers et plus spĂ©cialisĂ©s : couteaux, perçoirs, aiguilles, burins, harpons, atlatl. On n’en a donc pas trouvĂ© en PalĂ©oamĂ©rique.

La fabrication d’outils transportables, aprĂšs H3, est caractĂ©ristique. Il s’agissait de pouvoir les transporter d’un lieu d’habitation Ă  un autre. Les groupes d’individus, largement inspirĂ©s par l’habitat relativement permanent des NĂ©anderthaliens, se dĂ©plaçaient d’une zone de chasse Ă  une autre selon la saison, typiquement d’une grotte d’étĂ©, offrant une large vue sur des plaines et des cours d’eaux giboyeux, Ă  une grotte d’hiver abritĂ©e des vents dominants mais orientĂ©e au Sud. En Europe de l’Ouest, la « grande migration » prit donc fin vers 30000 BC. Des groupes de plus en plus importants migrant chacun sur un vaste territoire dĂ©jĂ  connu. Les clans commencent Ă  se former Ă  cette Ă©poque.

Le plus ancien squelette de chien domestiqué connu provient de la grotte de Goyet, en Belgique. Il daterait de 30000 BC, donc du Paléolithique supérieur. On a trouvé de nombreux ossements de chiens dans toutes les Alpes, en particulier sur les sites lacustres, mais ils ont tous moins de 12 000 ans.

Anciennes appellations des époques du Paléolithique supérieur : Aurignacien (de 32500 à 28000 BC), Gravettien (de 28000 à 20000 BC), Solutréen (de 20000 à 10000 BC) et Magdalénien (de 10000 à 5000 BC).

La migration des forĂȘts :

Il y a 24 000 ans, l’Europe Ă©tait essentiellement couverte de glaciers. Les tempĂ©ratures moyennes du mois le plus chaud n’y dĂ©passaient 10 °C qu’en de rares endroits. La toundra y poussait jusqu’à Bordeaux ou Lyon, environnĂ©e d’immenses dĂ©serts glaciaires. La banquise arctique d’hiver s’étendait jusqu’aux PyrĂ©nĂ©es.

Il y a 15 000 ans, le climat commençait Ă  se rĂ©chauffer : on sortait lentement d’une Ăšre glaciaire. Les toundras remontaient vers le nord, laissant la place Ă  des steppes herbeuses. Quelques Ăźlots de forĂȘts clairsemĂ©es apparaissaient dans le sud de l’Europe.

Il y a 13 000 ans, une forĂȘt de conifĂšres s’étendait en Europe. Tout au sud, en Italie, une forĂȘt de feuillus apparaissait.

Le brusque refroidissement du Dryas rĂ©cent sembla tout anĂ©antir. Quand un rĂ©chauffement encore plus brutal survint : la forĂȘt de conifĂšres remonta vers le nord, la forĂȘt de feuillus s’implanta sur une grande partie de l’Europe. Au sud, la forĂȘt mĂ©diterranĂ©enne s’installa.

Il y a 5 000 ans, la forĂȘt de feuillus s’est implantĂ©e sur toute l’Europe tempĂ©rĂ©e. Le Nord s’est couvert de conifĂšres. La toundra s’est limitĂ©e Ă  l’Islande et la Scandinavie.

En 5 000 ans jusqu’à la rĂ©volution industrielle, l’empreinte des hommes sur la forĂȘt a commencĂ© Ă  ĂȘtre notable. En la brĂ»lant et en la dĂ©frichant, ils ont modifiĂ© la rĂ©partition naturelle et privilĂ©giĂ© les seules espĂšces qui leur ont paru utiles.

Depuis les temps modernes, l’humanitĂ© donnant prioritĂ© Ă  la terre agricole et Ă  l’urbanisation, elle empiĂšte sur le territoire des forĂȘts.

Des chĂȘnes sessiles ont suivi un axe plein nord, partant du Portugal. Ceux des Balkans se sont propagĂ©s vers l’ouest jusqu’à l’Espagne. Aussi l’ouest de la France se couvrit de chĂȘnes portugais alors que les forĂȘts de l’est et du centre du pays n’hĂ©bergĂšrent que des souches venues de Turquie par l’Allemagne. Quant au chĂȘne blanc ou chĂȘne truffier, il provint exclusivement d’Italie.

La progression des chĂȘnes fut Ă©poustouflante : 3 000 km en 3 000 ans ! Or le poids de leurs fruits interdit aux vents de les dissĂ©miner loin des extrĂ©mitĂ©s de leurs branches basses. Les Ă©cureuils dĂ©placent les glands plus loin mais les rendent stĂ©riles (d’un coup de dents) pour Ă©viter que leurs rĂ©serves d’hiver ne germent. Cette vitesse de propagation n’a Ă©tĂ© rendue possible que grĂące aux geais qui, certaines annĂ©es, transportent des glands sur des dizaines de kilomĂštres.

RepĂšres chronologiques approximatifs : le systĂšme solaire actuel est crĂ©Ă© il y a 4,5 milliards d’annĂ©es (4,5682), l’homme apparaĂźt il y a 4,5 millions d’annĂ©es (Ardi), Homo sapiens s’étend sur le territoire de Neandertal il y a 45 000 ans.

La thĂ©orie de Milankovitch a Ă©tĂ© trĂšs dĂ©criĂ©e jusqu’à ce qu’on dĂ©couvre deux historiques qui en confirment l’impact : les pĂ©riodes de transformation de forĂȘts africaines en savanes ainsi que les enregistrements des niveaux des eaux dans les sĂ©diments ocĂ©aniques, sur les deux derniers millions d’annĂ©es, correspondent exactement aux trois cycles clĂ©s (19 et 23 000, 41 000 et 100 000 ans) des trois paramĂštres astronomiques qu’elle dĂ©crit.

Milankovitch a Ă©tudiĂ© les trois principales rotations de la Terre autour du Soleil. L’excentricitĂ© reprĂ©sente la longue ellipse dĂ©crite par la trajectoire orbitale de notre planĂšte autour du Soleil : il s’agit d’une ellipse et non d’un cercle, il y a donc une excentricitĂ© par rapport au Soleil qui se reproduit Ă  l’identique selon un cycle de 100 000 ans et un autre de 413 000 ans. L’obliquitĂ© dĂ©crit la variation de l’inclinaison de l’axe de rotation terrestre entre 21,5 et 24,5° selon un cycle de 41 000 ans. La prĂ©cession de l’axe de rotation de la Terre dĂ©crit le cĂŽne de 44 Ă  49° qu’elle dessine dans l’espace et dĂ©termine la migration de la position des solstices et des Ă©quinoxes.

Actuellement :

ExcentricitĂ© : notre planĂšte se trouve pratiquement sur une trajectoire ronde autour du soleil puisqu’elle se situe au bout de l’ellipse, au plus prĂšs du Soleil Ă  147 millions de kilomĂštres en janvier et Ă  152 millions de kilomĂštres en juillet. Les contrastes entre les saisons chaudes et froides sont donc minimaux. Il y a 11 500 ans, c’était le contraire : les Ă©tĂ©s Ă©taient nettement plus chauds et les hivers nettement plus froids.

Obliquité : nous nous trouvons en rotation selon un angle de 23,4°, donc les saisons sont moyennement marquées et de durées équilibrées.

PrĂ©cession : pour l’hĂ©misphĂšre nord, le solstice d’étĂ© se produit Ă  plus grande distance du Soleil que le solstice d’hiver (il nous rĂ©chauffe relativement plus en hiver et moins en Ă©tĂ©).

Notons que, selon ces trois paramĂštres, la position planĂ©taire de la Terre lui confĂšre actuellement un climat remarquablement doux pour l’hĂ©misphĂšre nord.

Les Natufiens

L’Holocène, Ăšre gĂ©ologique, et le Néolithique, Ăšre civilisationnelle, commencent en même temps, à la fin du Dryas récent. C’est un point de repère commode entre les différentes échelles de temps définies par le British Geological Survey, composĂ© d’historiens et de paléontologues. On retient généralement la date de 10 000 BC.

L’Holocène se termine quand commence l’Anthropocène, c’est-à-dire quand l’empreinte de l’Homme sur la planète devient absolument prépondérante. Pour simplifier, on situe généralement son point de dĂ©part en l’an 2000. On trouvera, bien entendu, des scientifiques pour déclarer que le British Geological Survey n’est composé que de vieillards aveugles : “l’Anthropocène aurait dû débuter dès que l’homme sut déclencher des feux de forêt et asservir la planète”. Avouons qu’il est plus simple pour tous de considérer que l’Holocène a commencé en 10 000 BC et s’est terminé en 2 000 AD, durant ainsi 12 000 ans.

Notre planète ne se trouvait pas dans la même position stellaire qu’aujourd’hui : elle tournait beaucoup plus loin du Soleil. On avait quitté le Dernier Maximum glaciaire vers 19 000 BC. Les températures moyennes du globe faisaient comme des montagnes russes, mais elles se dirigeaient surtout vers le haut. Cette époque de l’Histoire porte un nom révélateur : La Déglaciation.

Aux États-Unis, les eaux des glaciers s’écoulaient vers le golfe du Mexique, par le Mississippi. La montée des températures faisait fondre les immensités blanches. Au Canada, un lac d’eau douce se formait. Il atteignait 5 000 kilomètres de long en 11 400 BC. Soudain, l’atmosphère se réchauffa et il en résulta un froid intense : on retrouva des températures proches de celles du Dernier Maximum glaciaire.

Un réchauffement engendre une période glaciaire ?

Des astéroïdes avaient frappé la Terre. Lorsqu’elles traversent l’atmosphère, la température de ces météorites augmente considĂ©rablement à mesure que l’atmosphère se fait plus dense, près du sol. La plupart de ces pierres de l’espace explosèrent quelques kilomètres au-dessus de l’Amérique du Nord. Elles provoquèrent immédiatement d’immenses feux de forêts. La chaleur dégagée fut suffisante pour réchauffer l’atmosphère de la Terre. R.B. Firestone a récemment découvert des traces caractéristiques de cet évènement : les incendies avaient laissé une couche continue de cendres sur l’Amérique du Nord. L’objet extraterrestre avait apporté de l’espace des poussières de fullerènes, nanodiamants, iridium et sphérules. Sa masse principale s’est vraisemblablement abîmée dans le Groenland, creusant un cratère de 30 km de diamètre, à travers la glace.

Un de ces éjectas se précipita au large de Sept-Îles, dans le golfe du Saint- Laurent. Perforant la calotte glaciaire, il creusa un cratère de 4 km dans le sol. La barrière de glace des Laurentides fondit instantanément. L’immense lac glaciaire canadien se déversa alors dans l’Atlantique nord. La quantité d’eau était gigantesque. Ce fut un cataclysme : pendant un siècle, un fleuve d’eau douce gelée, d’un débit supérieur à celui de l’Amazone, coula vers l’est, au sud du Groenland. Aucun grand fleuve ne s’était jamais déversé dans cette région de l’Atlantique. La variation de la salinité fut considérable : elle plongea. Le climat de la Terre en fut chamboulé. La grande circulation thermohaline des courants océaniques, celle qui génère le Gulf Stream, s’arrêta. 70 000 milliards de tonnes d’eau, à la température d’un glaçon, refroidirent toutes les côtes de l’Atlantique nord. La calotte glaciaire arctique tripla de surface. Elle couvrit les forêts. Les rayons solaires dĂ©sormais réfléchis par cette immensité blanche chauffèrent moins de sol. Les températures plongèrent tellement que la banquise couvrit jusqu’aux côtes nord de l’Espagne. Cette période glaciaire a été intitulée « Dryas récent ». Elle a duré près de 1 500 ans, de 10 900 BC Ă  9 700 BC, et a causé l’une des plus grandes extinctions d’espèces vivantes connues.

En dessous des cendres découvertes par R.B. Firestone, il y avait des traces d’une civilisation humaine : la culture Clovis. On en n’a pas trouvé trace au- dessus. Ces hommes préhistoriques n’auraient donc pas survécu au cataclysme. La mégafaune américaine avait aussi disparu : mammouth laineux, tigre à dents de sabre, mastodontes... Tous les grands mammifères de l’hémisphère nord moururent. Si on classait aujourd’hui les espèces animales par leur poids, on pourrait considérer que les plus grandes pèsent plus d’un quintal, à l’époque du Dryas récent, on se serait exprimé en tonnes.

Il y eut tant d’eau gelée sur les continents que le niveau des océans baissa de deux cents mètres. Les mers ne s’évaporaient presque plus, provoquant une sécheresse planétaire. Le régime des vents changea.

La forêt de Scandinavie gela et fut remplacée par la toundra. On pouvait passer à pieds secs d’Asie en Amérique et d’Amérique en Europe.

Les arbres ne freinaient même plus le vent sur les surfaces glacées, il soufflait en blizzard. À Avignon, les températures moyennes oscillaient vraisemblablement entre -30 °C l’hiver et 5 à 10 °C au plus chaud de l’été.

Rien sur terre n’a d’impact aussi impressionnant sur la vie ou les paysages qu’un âge glaciaire. D’immenses masses de glace rabotent les montagnes. D’énormes couches de sédiments sont poussées sur des dizaines de kilomètres, dévoilant une roche nue. La végétation meurt, elle renaîtra, différente. Les animaux sont focalisés sur leur survie. Les humains voient disparaître, un à un, les moyens de subsistance qu’ils croyaient pérennes.

Le monde n’a jamais connu de période aussi froide que depuis le Dryas récent.

Au Sud, l’immense calotte glaciaire antarctique, plusieurs fois plus grande qu’aujourd’hui, s’étendait vers l’Afrique et la Nouvelle-Zélande et, en hiver, couvrait jusqu’aux îles de la Désolation, les Ăźles Kerguelen. La circulation thermohaline était interrompue, ses courants ne véhiculaient pas les eaux froides de l’Atlantique nord vers l’océan Antarctique. L’hémisphère sud était constamment frais, même si le refroidissement y fut ressenti plus lentement qu’au nord.

9 500 BC

Brusquement, l’intégralité de la Terre se réchauffa de 15 °C en quarante ans.

Quatre cent mille ans d’histoire climatique enregistrés par les carottes glaciaires n’ont jamais montré d’autre hausse des températures d’une telle brutalité. En quelques années, les concentrations de méthane dans l’atmosphère doublèrent, celles de nitrogène et d’argon augmentèrent aussi. La concentration atmosphĂ©rique en dioxyde carbonne atteint les 240ppm.

On n’est pas certains des évènements qui ont pu causer un réchauffement aussi violent. On sait que les températures commencèrent à s’élever dans la zone tropicale nord de l’Atlantique, provoquant un réchauffement important des courants de surface. Vingt ans plus tard, le thermomètre est brusquement monté de 7 °C en cinq ans. Enfin, en quinze ans, les températures moyennes du globe ont encore augmenté de 8 °C. Il a nécessairement fallu un cataclysme pour que la planète Terre se réchauffât aussi brusquement.

Une théorie courante attribue ce réchauffement à une météorite. Une boule de glace géante aurait traversé l’atmosphère. Arrivée au-dessus de l’atlantique Nord, elle aurait explosé en petits fragments. Cinquante mille morceaux de glace se seraient écrasés en Amérique du Nord, y créant autant de dépressions que l’on voit encore : les Carolina Bays. L’énergie dégagée par ces impacts aurait dégagé suffisamment de chaleur pour entraîner un réchauffement brutal, celui qui mit fin au Dryas récent.

Le régime des pluies changea. La mousson disparut presque intégralement de ses territoires habituels. Elle descendit vers le sud. Le Sahara avait connu une très longue période de désertification : il devint vert, voire marécageux. Crocodiles et hippopotames s’y installèrent.

Les humains Ă©vitent les régions trop dĂ©sertiques. En Chine et en Europe, d’immenses collines avaient été dénudées. Le lƓss y était à nu. Les glaciers avaient emporté tout le couvert végétal et minéral. Ces déserts couverts d’une terre légère étaient devenus des accélérateurs de vent : Éole en avait desséché la surface. Le souffle emportait des nuages sales qui couvraient le ciel. Ce vent chassait le gibier. Nos ancĂȘtres avaient Ă©vitĂ© ces régions.

Les humains au Dryas récent

Au cours de centaines de milliers d’années d’évolution, l’humain avait Ă©tĂ© confronté à toutes les circonstances imaginables sur le globe. Il avait fallu s’adapter. Allant debout, la tête d’Homo reposait dĂ©sormais sur ses vertèbres, ce qui soulage les muscles du cou. Le cerveau connu un développement spectaculaire. Le volume de sa boîte crânienne s’était dĂ©veloppĂ© vers l’avant, pour rĂ©pondre au besoin constant d’adaptabilitĂ©. Le cortex préfrontal, oĂč siĂšge la capacitĂ© de planification, s’était particulièrement développé. Les comportement habituels ne suffisaient plus. Comme tous les animaux, l’humain a des comportements rĂ©pĂ©titifs, mais il dispose d’une aptitude d’adaptation supérieure. Sa crĂ©ativitĂ© dĂ©passe celle de tous les êtres vivants connus.

Comme pour de nombreuses espĂšces, l’évolution des mĂąles et des femelles avait suivi des spĂ©cialisations distinctes. La distinction entre les sexes s’était naturellement matĂ©rialisĂ©e dans cet organe. Les humains ayant dĂ©couvert le langage, cette capacitĂ© de communication transformait leurs diffĂ©rences en complĂ©mentaritĂ©. C’était un avantage prĂ©pondĂ©rant : l’homme et la femme faisaient Ă©quipe. Les traces laissĂ©es au NĂ©olithique ont montrĂ© une diffĂ©renciation de leurs rĂŽles. L’homme Ă©tait responsable de rapporter le fruit de la chasse au foyer. La femme Ɠuvrait surtout dans l’aldea : elle devait voir Ă  la fois le feu, les enfants, son labeur et, au lointain, percevoir le moindre danger. Elle organisait et veillait. L’homme devait apprĂ©cier le mouvement effectuĂ© par sa lance et le synchroniser, dans l’espace, avec celui d’un animal en pleine course. Il en a rĂ©sultĂ© des variations considĂ©rables dans la structure du cerveau des deux sexes. L’inventivitĂ© des binĂŽmes humains s’en trouva dĂ©multipliĂ©e.

Le patrimoine gĂ©nĂ©tique des grands singes diffĂšre de celui de l’homme pour seulement 1,6 %. Cette diffĂ©rence monte Ă  5 % entre l’homme et la femme. L’homme mĂąle est donc gĂ©nĂ©tiquement plus proche d’un grand singe que d’une femme ; la femme Ă©tant gĂ©nĂ©tiquement plus proche d’une guenon dans la mĂȘme proportion. L’Ɠil des femmes dispose d’un angle de vision supĂ©rieur de vingt degrĂ©s (grand angle) Ă  celui des hommes ; ceux-ci disposent d’une meilleure vision de loin (tĂ©lĂ©objectif). Il n’y a donc aucune supĂ©rioritĂ© de l’un ou l’autre sexe mais une spĂ©cialisation qui, au fur et Ă  mesure de la prĂ©cision du langage, a accru leur complĂ©mentaritĂ©. La femme nĂ©olithique Ă©tait dĂ©jĂ  plus orientĂ©e dans le temps et la communication que l’homme quand celui-ci Ă©tait plus orientĂ© dans l’espace et la compĂ©tition. On admet que le cerveau gauche (conceptuel) est plus dĂ©veloppĂ© chez les femmes et le cerveau droit (rationnel) chez les hommes, mais la trĂšs forte Ă©paisseur du corps calleux chez la femme est dĂ©terminante. Or, celui-ci relie les quatre lobes du cerveau. La femme utilise des rĂ©cepteurs de proximitĂ© plus dĂ©veloppĂ©s (ouĂŻe, odorat et toucher). Un chasseur doit savoir pratiquer le silence, il parle peu, alors que les femmes utilisaient constamment le langage entre elles comme un outil efficace. Pour que ces diffĂ©rences deviennent complĂ©mentaritĂ© entre les deux sexes, le cerveau humain s’était aussi considĂ©rablement agrandi du cĂŽtĂ© des lobes frontaux. C’est une zone essentielle Ă  toutes les interactions sociales : entre autres, elle assure la capacitĂ© de se reprĂ©senter les pensĂ©es d’autrui comme diffĂ©rentes des nĂŽtres.

Le couple homme-femme disposait donc d’une intelligence et d’une comprĂ©hension trĂšs supĂ©rieures Ă  celles de tous les mammifĂšres. Il fallait cela pour rĂ©ussir Ă  s’adapter au changement climatique de la fin du Dryas rĂ©cent.

Les Natufiens

Le territoire des Natufiens aurait englobé Israël, la Palestine et le Liban actuels. Comme la plupart des Sapiens, c’était un peuple de chasseurs-cueilleurs. Le climat refroidit, le gibier habituel s’était fait rare. Ils deviendraient donc agriculteurs. Lors du réchauffement de 9 500 BC, ils allaient crĂ©er la plus fantastique civilisation de leur époque.

Le climat changea à toute vitesse dans la zone méditerranéenne. En deux générations, il était passé de « froid et humide » à « chaud et sec ». Les ruisseaux furent effacés et les forêts denses déshydratées. Tout le sous- bois disparut. Quand ils ne mouraient pas de soif, les animaux qui les habitaient partirent. On ne pouvait plus vivre de la chasse.

Les insectes souffrent bien plus que les humains du changement climatique. Ce fut une hécatombe. Nombreuses furent les plantes qui n’étaient plus pollinisées par leur butinage. Celles dont la fécondation reposait sur l’action du vent résistèrent mieux. Parmi celles-ci, on trouvait des graminées autofertilisantes. Ces ancêtres des céréales poussaient en longues tiges sèches surmontées de quelques grains. Ces plantes étaient comestibles. Elles apportaient de l’énergie. On pouvait en conserver les graines ou la farine. Les Natufiens les domestiquèrent.

À l’est de la Méditerranée, les mammifères souffraient du manque d’eau. Ils ne foulaient plus de neige dans la saison froide et ne trouvaient plus de ruisseaux durant la saison chaude. Les humains ne voyagaient plus aussi librement qu’avant. Ils n’en eurent, d’abord, aucunement besoin : il leur suffisait de suivre les troupeaux qui s’agglutinaient autour des rares points d’eau. La chasse fut excellente jusqu’à ce que ces surfaces deviennent surbroutées. La sécheresse aidant, elles se désertifièrent. Alors, les troupeaux partirent vers le nord, de plus en plus nombreux, de plus en plus loin. Les humains durent choisir entre la viande et l’eau. Les Natufiens choisirent cette dernière. Ils commencèrent par domestiquer le paysage.

Durant la glaciation du Dryas récent, ils vivaient dans des forêts denses. La cueillette était facile pour cause d’abondance. La seule règle consistait à protéger, voire à replanter, chaque pousse d’un végétal utile. Dès lors qu’ils avaient privilégié l’eau, les humains commençaient à se concentrer sur des territoires de chasse. Ils suivaient les troupeaux sur des axes où ils disposaient de plusieurs lieux de bivouac pré-identifiés. Il y avait moins de gibier, la cueillette devint plus importante dans leur alimentation. Les femmes ramassèrent les pousses intéressantes qu’elles trouvaient dans la forêt et les replantèrent à proximité des zones de campement. La survie des humains dépendait de leur territoire de chasse. Ils le protégèrent des intrus. Ils inventèrent la propriété du sol.

Les sous-bois denses disparurent en deux générations. On ne pouvait plus approcher du gibier à couvert. Les lances avaient une portée limitée. Alors, de par le monde, on inventa l’atlatl : une pièce de bois recourbée, moitié moins longue que la lance que l’on fixait au pied de l’arme. Lors du lancer, elle permettait de démultiplier la puissance d’envoi. La lance atteignait 100 km/h et pouvait tuer une proie à 100 m mais ce propulseur, l’atlatl, conférait de la puissance au détriment de la précision.

Les températures montaient si vite que la survie des individus était en cause. La capacité d’adaptation des humains fut largement sollicitée. L’inventivité de certains leur fit découvrir des parades innovantes.

Les Natufiens inventèrent la production d’arcs en série. Cette décision déclencha un saut technologique majeur. De nombreux chasseurs du Paléolithique utilisaient cette arme mais chacun produisait la sienne, donc ses propres flèches. En dédiant un homme à la production des bois (sélectionner, couper, polir, renforcer) et un autre à la taille des flèches, ils permirent une spécialisation des artisans. La qualité suivit. Mieux : de leurs silex, ils creusèrent une grande roche plate pour faire une armature dédiée à contenir un arc. Ce gabarit permit que tous les arcs affichent une longueur et une courbure identiques ; avec deux cales en bois, l’arme pouvait être placée en position de faible tension, il devint aisé de la réparer ou d’y accrocher une nouvelle corde. Celle-ci était constituée de fines lanières de tendons de gazelle tressées. Cet « outil de chasse » s’avéra très performant : les chasseurs abattaient avec précision une antilope des sables à cent mètres. Les arcs étant identiques et, vraisemblablement constitués du même bois, ils envoyaient des traits de même taille. Le poids et la forme des pointes devaient aller de pair. Il fallut donc fabriquer les pointes avec précision, presque identiques, ce qui supposa de former des artisans aux meilleures techniques. Le saut qualitatif fut tel qu’il caractérise « l’âge de la pierre taillée », le début du Néolithique.

Les Natufiennes, elles, plantaient des forêts de pistachiers à peu près alignées. Dans chaque creux naturel de la terre, elles placèrent un figuier. Les feuilles putréfiées trouvées à leur pied prouvent qu’il s’agissait d’endroits perpétuellement humides. On soupçonne les Natufiennes d’avoir entretenu volontairement cette humidité : elle permettait des récoltes records. Le choix de ces deux fruits ne doit rien au hasard : séchés au soleil, ils se conservent d’une année sur l’autre et sont particulièrement nourrissants.

En quelques générations, durant un changement climatique violent, le peuple natufien avait conçu la manière de se mettre à l’abri de la faim. D’autres découvertes allaient lui permettre d’inventer la première ébauche de civilisation.

Les graminées jonchaient les plaines, les Natufiennes de la vallée du Jourdain en récoltèrent les graines. Elles eurent l’idée de les semer à proximité de leurs habitats. Ce furent les premiers champs. Elles inventèrent la faucille, un outil équilibré et efficace. Elles découvrirent que brûler les chaumes enrichissait la terre. Elles inventèrent l’agriculture. Elles appliquèrent le tressage des fibres à la fabrication de paniers à grains ou à légumes et apprirent à tailler la pierre pour en confectionner des mortiers adéquats.

Pour adapter leur habitat au changement climatique, ils s’étaient inspirés des terriers des animaux. Leurs maisons, à peu près rondes, mesuraient entre 3 et 5 mètres de diamètre. Elles servaient aussi de lieu de stockage protégé. Leur construction demandait un effort considérable puisque leurs outils se limitaient à des pieux de bois durci au feu et, en guise de pelle, à des omoplates d’animaux. Ils creusaient leurs maisons dans le sol. Elles atteignaient toutes 1,40 mètre de profondeur, dans l’argile rocheuse, là où la température reste à peu près constante toute l’année. Ces habitats étaient couverts de branchages, appuyés sur quelques pieux qui servaient de poteaux. Leurs demeures avaient donc la silhouette d’un d’igloo aux trois quarts enterré. C’est que le sol de celles-ci restait toute l’année à des températures proches de 18 °C. Leur habitat resta donc particulièrement tempéré, quel que fût le climat.

Le peuple fondateur du NĂ©olithique

Dans les vestiges d’un de leurs villages, on a trouvé une statue de la taille d’un poing. Elle représente un couple faisant l’amour. Cette sculpture de pierre est chargée de sentiments plutôt que d’érotisme. Les deux corps y sont tendrement lovés. L’homme et la femme s’y font face ! C’est la première expression artistique d’un sentiment d’amour dont nous disposions.

Dans les cimetières, les corps étaient profondément ensevelis. Ils étaient tous allongés. Leur position évoquait toujours un repos éternel. Un tiers des tombes que l’on a découvertes contenait des enfants âgés de 5 à 7 ans. Les femmes mouraient généralement en couches. Les Natufiens respectaient leurs morts. Ils avaient peut ĂȘtre dĂ©veloppĂ© une proto-religion, nous n’en savons rien.

Ils s’adaptèrent bien au nouveau climat et le firent plus vite que leurs voisins. Ils inventèrent aussi des routes caravanières et le commerce.

La sécheresse avait fixé des communautés sur les points d’eau. On pouvait donc voyager de l’une à l’autre. Les Natufiens voulurent faire des échanges. Contre leurs figues sèches et leurs arcs, ils obtinrent des Anatoliens des pierres toujours coupantes, les obsidiennes. Leurs caravanes rapportaient des Ɠufs d’autruche de la vallée du Nil, qui leur servaient de contenants à farine. Ils importaient aussi de la malachite pour leurs bijoux.

Puisqu’ils parcouraient des centaines de kilomètre à pied il leur fallait un moyen de transport. Ils ne disposaient que de leurs épaules pour porter la marchandises. Alors, ils se rendirent compte que les chiens sauvages manquaient autant de gibier qu’eux. Certains s’approchaient de leurs villages pour manger les restes d’aliments dédaignés par les humains. Les Natufiens constatèrent que ces animaux prêtaient volontiers allégeance à celui qui les nourrissait. Ils leur donnèrent tellement de cartilages d’os à ronger qu’ils finirent par domestiquer plusieurs bêtes. Elles disposaient d’une qualité d’ouïe et d’odorat très supérieure à l’homme. Elles pouvaient supporter le traîneau qu’on attachait sur leurs épaules. C’étaient d’excellents compagnons de chasse. Dans l’un des cimetières, on a trouvé un homme inhumé avec ses deux canidés. Il y a aussi ce jeune garçon enterré avec son chiot au creux des bras. Des liens affectifs s’étaient donc formés entre les Natufiens et leurs chiens, les premiers animaux de compagnie.

Le changement climatique de la fin du Dryas récent avait déclenché une évolution profonde de la culture des Natufiens.

Leur peuple avait affronté un changement climatique particulièrement brutal. En à peine deux générations, son mode de vie avait été chamboulé. En inventant la production en quantité et en la commercialisant, il fit la rencontre d’autres peuples et les échanges de connaissances se firent systématiques. L’artisanat commençait son âge d’or.

L’adaptation du mode de vie des Natufiens

Lors du Dryas récent, ces chasseurs-cueilleurs s’étaient adaptés au froid. Ils savaient utiliser les peaux de leurs proies pour se protéger des températures. Ils vivaient dans l’une des forêts les plus giboyeuses du monde de l’époque : la forêt de chênes méditerranéenne. Ils croisaient des ruisseaux partout qui coulaient vers l’ouest. Les chasseurs rapportaient de la viande de cerf, daim, cochon sauvage ou, mets suprême : d’ours. Ils utilisaient surtout leurs filets de chasse pour immobiliser leurs proies et les tuer avec leurs épieux. Ils attrapaient le petit gibier au piège. Ils avaient donc appris à fabriquer des cordes de qualité. Ces chasses exigeaient de savoir courir dans une forêt dense et lancer son arme, avec force et précision, en pleine course. Les accidents devaient être fréquents.

Les Natufiennes ramassaient les glands et les pois. Elles avaient appris à les écraser au pilon dans des mortiers. Elles les faisaient cuire au feu, sur des pierres plates. Les tubercules qu’elles dénichaient étaient cuits dans la braise. Les fruits ne manquaient pas, dans ces forêts.

Survinrent les chaleurs. En cinq ans les températures moyennes du globe étaient montées de 7 °C. Mais, puisque dans la zone intertropicale les températures s’étaient moins élevées, l’est de la Méditerranée avait dû connaître des hausses de plus de 10 °C. Il s’arrêta de pleuvoir, ou presque : le volume des pluies fut divisé par trois ! À part les lièvres et les animaux à sang froid, le gibier partit vers le nord : il cherchait à retrouver les températures et l’hygrométrie qui lui étaient confortables.

De par le monde, il existait nécessairement des zones où vivaient peu d’humains. Ce n’était pas le cas de la forêt méditerranéenne du Levant. Elle était si riche en fruits et en animaux que la densité humaine y était importante. Un groupe de chasseurs-cueilleurs y avait besoin d’environ 300 à 500°km2 pour vivre. Heureusement, la majorité de ceux qui chassaient à l’intérieur des terres tentèrent de conserver leur mode de vie : ils suivirent le gibier. La région se dépeupla. Ce fut la grande chance des Natufiens. Chaque groupe du clan put exploiter un territoire de plus de 2 000°km2.

Jusqu’alors les humains privilégiaient la chasse, eux avaient décidé de rester près de l’eau. Ils devaient espérer que le climat se rétablirait et que le gibier reviendrait. Rien de tout ceci ne se passa. En cinq ans, nombre de sources et de ruisseaux avaient disparu. La végétation basse de la forêt commençait à faner sur pied. L’essentiel du gibier avait fui. Les fruits commençaient à manquer. Ils tenaient tout leur savoir de leurs parents, celui-ci n’avait plus cours : les circonstances devenaient trop différentes.

Alors, la seconde hausse de température acheva ce qu’avait commencé la première. L’air se réchauffa d’une bonne dizaine de degrés dans la région du Levant. Le jour, lorsqu’on attendait une température de 25 °C, on subissait 35 °C ! Les Natufiens commencèrent à s’alarmer : les troupeaux étaient partis, ils n’avaient plus aucune chance de les rattraper. La forêt, dont ils tiraient toute leur subsistance, se mourait à toute vitesse. Malgré leurs efforts, la faim guettait.

Ils savaient chasser l’ours, l’ours avait fui et, plus généralement, il ne restait plus d’animaux à piéger dans leurs grands filets. Un nouveau gibier était apparu, très farouche : les gazelles. Elles sentaient ou entendaient les chasseurs de très loin. On n’avait pas une chance d’en abattre une en lui courant après, la lance haute. Leur seule chance était de guetter leurs proies, à l’affût, près des points d’eau, de plus en plus rares. Les groupes familiaux s’y retrouvaient, s’y cĂŽtoyaient, se réunissaient. Le péril était si grand que l’on fut contraint à l’entraide.

GrĂące aux arcs et aux flèches qu’ils mirent au point, ils purent exploiter les grands troupeaux de gazelles, d’équidés ou d’antilopes. L’approvisionnement en viande ne fut plus un souci. La sécheresse s’installant, les Natufiennes avaient repéré que les céréales sauvages poussaient de plus en plus. Elles durent certainement parcourir des distances énormes avec leur couteau et leur panier, mais elles sauvèrent leur peuple de la famine. Quand elles eurent domestiqué les céréales et quelques légumes, que leurs plantations de pistachiers et de figuiers donnèrent à plein, l’opulence alimentaire régna Ă  nouveau.

Alors le peuple natufien entreprit d’améliorer ce qu’il avait, il investit dans l’innovation. Les meilleurs artisans ne se consacrèrent plus qu’à leur office. La taille des pierres atteint une qualité exceptionnelle pour l’époque. La taille des os, toujours plus prĂ©cise, permit la production d’outils très performants. On importait des mortiers en basalte de 100 kg que l’on transportait depuis les hauts du Golan. On utilisa des coquillages apportés depuis l’Atlantique pour fabriquer des aiguilles à chas et des hameçons. Certaines pointes de flèche, en pierre taillée, furent laquées avec de la sève d’arbrisseau pour les rendre plus silencieuses. Ils utilisaient tout de la gazelle ou de l’onagre. Ils fabriquaient des filets de pêche, des bijoux et des outils. La pierre sculptée permettait de régler les arcs. Il fallut donc qu’ils aient tous à peu près la même taille et la même courbure, les flèches seraient dĂ©sormais similaires et leurs pointes du même poids. On ne se contentait pas de créer un outil, on le produisait en quantité, à l’identique, cherchant à dupliquer les meilleures pratiques. On allait vers plus de précision. On tentait constamment d’améliorer le geste ou l’objet. Chaque artisan se spĂ©cialisait sur un office. Ils devinrent industrieux.

Les Natufiens avaient failli mourir de faim. Ils avaient été contraints par le changement climatique. Ils n’avaient eu d’autre choix que de remettre en cause leurs acquis ancestraux. Alors, ils avaient dĂ©ployĂ© toute leur énergie Ă  s’adapter aux nouvelles donnes. Dès qu’ils furent à l’abri des disettes, leur inventivité révéla toute sa puissance. Ils changèrent de mode de vie en moins de cinquante ans et vécurent plus heureux qu’avant.

On considère généralement que les Natufiens constituent la première civilisation. Ils marquent le passage des hommes dans le Néolithique.

Pourtant, le même déplacement de la mousson vers le sud, à la fin du Dryas récent, permit l’éclosion de deux autres civilisations, à l’autre bout du monde. Elles choisirent exactement la même solution pour se protéger de la faim : domestiquer les plantes. Les Natufiens sĂ©lectionnĂšrent des arbres fruitiers, les Mexicains du Rio Balsas entreprirent d’hybrider les légumes et les arbustes, les Chinois de la vallée du Yang-Tsé greffèrent les arbres pour obtenir des récoltes records.

On a retrouvé le même schéma tout au long de l’Histoire. Toute variation dramatique des températures, ou du régime des pluies, modifie le mode de vie des humains. Les solutions varient selon l’impact environnemental et le filtre culturel. À chaque fois, une nouvelle civilisation dominante est apparue.

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R. B. Firestone a publiĂ© en 2009 une Ă©tude qui attribue la fin du Dryas rĂ©cent Ă  un astĂ©roĂŻde de 4,6 km de diamĂštre originaire de l’extĂ©rieur du systĂšme solaire. L’impact principal aurait crĂ©Ă© le lac Michigan et peut-ĂȘtre d’autres grands lacs. C’est encore considĂ©rĂ© comme une hypothĂšse.

La crĂ©ation des Carolina Bays n’a jamais pu ĂȘtre datĂ©e. Toutes ces dĂ©pressions sont orientĂ©es ce qui prouve qu’elles ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©es par l’impact sur terre d’objets provenant d’au-dessus de l’Atlantique nord-est. La plupart se trouvent en AmĂ©rique du Nord (particuliĂšrement dans l’État de Caroline) mais on en a repĂ©rĂ© jusqu’en Belgique. Depuis lors, les glaciers ont rabotĂ© toutes ces rĂ©gions, effaçant l’essentiel de ces traces. La seule chose certaine est que ces objets extraterrestres n’étaient pas de pierre mais de glace.

Le terme NĂ©olithique signifie « nouvelle pierre ». Cet Ăąge est donc celui des pierres taillĂ©es avec une prĂ©cision trĂšs supĂ©rieure : « l’ñge de la pierre taillĂ©e ».

Les deux bouleversements Ă©tant proches, une erreur courante consiste Ă  penser que « la nouvelle pierre » fut celle inventĂ©e par l’homme : la terre cuite. Celle-ci allait permettre de conserver les grains et les liquides. Elle autorisait la cuisson dans l’eau, Ă  feu doux, ce qui conserve plus de nutriments actifs que la cuisson sur pierre ou les grillades Ă  la braise (amĂ©liorant considĂ©rablement le rapport entre l’énergie nĂ©cessaire pour collecter des aliments et l’efficacitĂ© nutritive qu’ils apportent). On considĂšre gĂ©nĂ©ralement que la dĂ©couverte (et la propagation de) la terre cuite a gĂ©nĂ©rĂ© une telle amĂ©lioration de l’efficacitĂ© de la digestion des aliments qu’elle a permis de spĂ©cialiser des hommes jeunes Ă  d’autres tĂąches que la recherche de nourriture et a donc supportĂ© l’opulence nĂ©cessaire pour passer Ă  l’ñge du bronze.

La disparition du tigre Ă  dents de sabre des zones tempĂ©rĂ©es, lors du Dryas rĂ©cent, fut une bĂ©nĂ©diction pour les humains. Il s’agissait de leur prĂ©dateur naturel. Tout Ă  coup, des habitats lĂ©gers prĂ©sentaient beaucoup moins de danger.

Les archĂ©ologues qui ont excavĂ© les villages natufiens Ă©voquent des puits. Il y en avait apparemment un par village, creusĂ© dans le sol d’une des grandes « maisons ». L’un de ces scientifiques s’attendrit sur ces pauvres gens, qui avaient dĂ©ployĂ© des efforts considĂ©rables pour creuser, dans le sol (Ă  -1,40 m) des puits de 3 Ă  4 mĂštres de profondeur sur un mĂštre de diamĂštre, alors que, pour la plupart, on est certain qu’ils ont toujours Ă©tĂ© parfaitement secs. Cet archĂ©ologue n’avait pas envisagĂ© la thermique du lieu : il ne s’agissait pas de puits mais de rafraĂźchissoirs. Lorsque les tempĂ©ratures d’étĂ© atteignaient 40 °C, on pouvait y garder des viandes. Il s’agissait donc d’espaces de stockage, constamment frais, oĂč conserver les rĂ©serves de protĂ©ines.

Pour construire leurs maisons, les Natufiens devaient excaver une terre dure composĂ©e d’argiles enserrant des pierres dures, sur 1,40 mĂštre de profondeur. On sait comment ils s’y prenaient. On pense que chaque soir, ils dĂ©plaçaient lĂ©gĂšrement leur feu communautaire au-dessus de ce qui allait ĂȘtre la prochaine maison. Sous la braise, la chaleur du foyer dessĂ©chait l’argile qui se fendillait, libĂ©rant les pierres. Au matin, il suffisait d’un Ă©pieu pour dĂ©chausser les pierres et agrandir les fentes. Cette explication implique pourtant qu’au bout de quelques centaines de jours, le feu se trouvant 1,40 mĂštre plus bas que le sol devait brĂ»ler pauvrement et surtout, Ă©tant donnĂ© l’inventivitĂ© des Natufiens, on s’étonne qu’à observer la relation entre le feu et l’argile, ils n’aient pas fini par dĂ©couvrir la terre cuite.

Dans la grotte de Nankin, en Chine, les stalactites permettent de lire l’intensitĂ© des moussons sur les 220 000 derniĂšres annĂ©es. De toutes, la pĂ©riode la plus pauvre en pluies fut celle correspondant au rĂ©chauffement qui suivit le Dryas rĂ©cent.

La pĂ©riode oĂč les moussons d’hiver furent les plus violentes est datĂ©e entre 780 et 900 aprĂšs JĂ©sus-Christ. Le froid et la pluie firent pourrir les rĂ©coltes et marque la fin de la civilisation Tang (en Chine). A contrario, elle s’accompagna de climats plus doux (plus chauds et moins humides) en Europe de l’ouest et du sud : essor des civilisations andalouse et viking, crĂ©ativitĂ© du Moyen Âge. Elle se traduisit par une sĂ©cheresse sans prĂ©cĂ©dent en MĂ©soamĂ©rique : les grandes villes mayas se vidĂšrent, leurs puits Ă©tant devenus secs.

Les Natufiens avaient domestiquĂ© les chiens vers 9500 BC. Les chĂšvres furent domestiquĂ©es en Anatolie vers la mĂȘme Ă©poque quoique sans doute un siĂšcle plus tard.

ChĂšvres et moutons ont Ă©tĂ© domestiquĂ©s Ă  plus grande Ă©chelle au Proche-Orient, dĂšs le IXe millĂ©naire. Les ovins provenaient des mouflons d’Asie mineure.

L’aurochs, cet animal si puissant, a dĂ» ĂȘtre difficile Ă  domestiquer. Il fournissait une denrĂ©e parfaite : le lait. Les hommes du NĂ©olithique firent donc preuve de beaucoup de constance. Au fur et Ă  mesure de leur captivitĂ©, on note que la taille et la largeur d’épaules des bovins ont diminuĂ©. Les premiĂšres tentatives d’élevage attestĂ©es eurent lieu en Syrie, au IXe millĂ©naire. Celles du zĂ©bu, en Inde, datent du VIIe millĂ©naire et celles du buffle asiatique se situeraient au Ve millĂ©naire BC.

80 % des bovins actuels proviennent d’un seul troupeau de 80 aurochs iraniens. On pense que cette rĂ©gion ayant subi une sĂ©cheresse de quelques siĂšcles, des animaux bloquĂ©s dans une vallĂ©e fermĂ©e se seraient adaptĂ©s au manque d’eau en diminuant de taille. L’aurochs Ă©tait trop puissant et trop peu docile pour ĂȘtre domestiquĂ© (Journal of Molecular Biology and Evolution, 2012). Notez que la gĂ©nĂ©tique n’a toujours pas trouvĂ© la mutation (qui aurait rĂ©sultĂ© de l’épigĂ©nĂ©tique) qui expliquerait le passage de l’Aurochs au bovin.

En 11400 BC se produisit la derniĂšre grande glaciation du quaternaire : le Dryas rĂ©cent. Cette glaciation se termina vers 10000 BC par un rĂ©chauffement d’une rapiditĂ© inouĂŻe. Environ 50 % des mammifĂšres de plus de 40 kg (dont l’homme) avaient disparu, ils n’avaient pas rĂ©sistĂ© Ă  la brutalitĂ© de ce changement climatique.

En 10000 BC, la population humaine Ă©tait comprise entre trois et cinq millions d’ĂȘtres. En 5000 BC, elle avoisinait les vingt millions d’individus. Une croissance Ă©poustouflante attribuĂ©e Ă  la sĂ©dentarisation, donc Ă  l’hygiĂšne, donc Ă  la survie de plus de nourrissons.

Divers indices amĂšnent Ă  penser que la culture natufienne Ă©tait un matriarcat.

On a dĂ©couvert que les premiĂšres souches de tuberculose commençaient Ă  se propager Ă  mesure que les voies commerciales s’installaient. Plus la nĂ©olithisation progresse, plus on trouve des traces de tuberculose sur les squelettes (Liban, Syrie, Iran) et plus les maladies parasitaires se propagent. Il s’agit de cas ponctuels, on n’a trouvĂ© aucune trace d’épidĂ©mie.

Le rĂ©chauffement cataclysmique qui suivit la fin du Dryas rĂ©cent fit aussi fondre de grandes quantitĂ©s de glaciers qui se trouvaient sur les terres Ă©mergĂ©es. Le niveau des ocĂ©ans monta de seize mĂštres, Ă  la vitesse de 40 mm par an provoquant l’inondation de toutes les plaines cĂŽtiĂšres du globe. Le Mississippi provoqua une Ă©norme inondation en 9650 BC. Cette hausse des eaux est couramment intitulĂ©e « Meltwater Pulse 1B », ce qu’en français on pourrait traduire par « l’impulsion 1B des eaux de fonte (des glaces) ». Notez qu’on retrouve cette date chez Platon : selon lui, les grands prĂȘtres Ă©gyptiens auraient dit Ă  Solon que l’inondation qui causa la destruction de l’Atlantide datait de 9 000 annĂ©es, or ce voyage de Solon en Égypte datait de 600 BC.

8.2 KY Event

Les carottes glaciaires effectuées sur les deux pôles décrivent les évolutions des températures sur 400 000 ans. On y voit une succession de glaciations plus ou moins violentes entrecoupées d’interglaciaires qui dépassent rarement 3 000 ans, puis depuis 10 000 BC apparaissent 12 000 ans sans période glaciaire.

Les graphes dessinés par les variations de température au cours des temps valent toutes les démonstrations : nos ancêtres ont vécu une époque difficile durant le paléolithique, la courbe fait de grands bonds incessants, et brutaux, vers le haut ou vers le bas. Et puis, lorsqu’on se penche vers sa partie la plus récente, l’Holocène, on est surpris de voir des hachures plus serrées et beaucoup plus courtes, comme s’il s’agissait d’une période interglaciaire invraisemblablement longue et stable où l’amplitude des températures moyennes maximales ne dépasse jamais 6 °C.

Cette grande stabilité présente une exception marquante, une seule : un trait fin qui descend et remonte brutalement. On l’appelle, généralement, par son abréviation américaine : le « 8,2 KY event », ce qui signifie : « l’évènement qui s’est produit il y a 8 200 ans ». Il est particulièrement apparent sur les relevés du Groenland, mais à peine discernable sur ceux de l’Antarctique. Cette « surprise climatique » fut indéniablement spectaculaire.

L’origine du 8.2KY Event ressemble à celle du Dryas récent

La terre vivait une période chaude, opportunément appelée « déglaciation » : les grands glaciers fondaient. Au nord du continent américain, couvrant l’intĂ©gralitĂ© du Canada actuel, s’était formĂ© l’Inlandsis laurentidien, un des plus épais glaciers de l’époque. Trois grands dômes de glace s’en écoulaient vers le sud pour former, en surface, les lacs Agassiz et Ojibway.

Ces deux lacs gigantesques cumulaient une superficie de 1,5 million de km2 pour une profondeur moyenne de 210 m. Leur trop-plein s’écoulait par trois fleuves : le Mississippi au sud, le Saint-Laurent à l’est et surtout par le bassin du Mackenzie au nord-est du Canada. Au Saint-Laurent la sédimentation avoisinait 3,3 cm par an. Soudain, il y a 8 200 ans, elle a été divisée par 20 ! Le Dôme d’Hudson venait de s’écrouler. Un astéroïde aurait frappĂ© la Terre à travers ce glacier, creusant un gigantesque cratère, grand comme la France, l’Allemagne et le Benelux réunis : la baie d’Hudson.

Alors, via ce que l’on appelle aujourd’hui le détroit d’Hudson, 160 000 milliards de tonnes d’eau douce se déversèrent dans la mer du Labrador. L’énorme quantité d’eau glacée s’y dĂ©versa en à peine 60 années. Le débit à la sortie des lacs devint quatre fois supérieur à celui de tous les fleuves du globe cumulés ! Le courant du Labrador s’arrêta net et les ocĂ©ans montèrent, de 1,2 mètre au delta du Mississippi ou de 4 mètres à l’embouchure du Rhin.

L’accumulation d’eau douce et glacée empêcha la plongée thermohaline des courants de grands fonds, au sud-ouest du Groenland. C’est elle qui, en conditions normales, “amorce la pompe” des courants mondiaux. Elle se déplaça à l’est du Groenland. Et heureusement, car cela nous sauva surement d’une nouvelle ère glaciaire.

Bien qu’en 180 ans, les températures descendirent de 1,7 °C Ă  Ammersee, en Allemagne, ou de 2,5 °C dans la cuvette du lac d’Annecy, en moyenne, l’Europe ne se réfrigéra que d’un degré Celsius. Si les eaux s’étaient considérablement rafraîchies, leur refroidissement ne fut pas homogène.

Néanmoins, tout le nord de l’ocĂ©an Atlantique se refroidit considérablement. Au Groenland, la baisse des températures fut d’abord de 6 °C puis elle se stabilisa autour de - 3,3 °C durant deux siècles. Les glaciers autrichiens et norvégiens avancèrent. La masse d’air froid fut telle que les moussons se déplacèrent d’environ 1 000 km vers le sud. On assista à une subite hausse des pluies en Amérique mais surtout en Europe : jusqu’à 130°mm de prĂ©cipitations annuelles supplĂ©mentaires à Annecy. En revanche, la Mésopotamie, l’Afrique subtropicale et en particulier le Sahara furent affectés par une sécheresse intense qui dura 250 ans. La mousson diminua considérablement en Chine mais s’avéra très riche en pluies au Brésil et en Indonésie.

Cet accident climatique, d’une grande violence, eut finalement des conséquences infiniment moindres que celles du Dryas récent. Pourquoi ? Parce que la circulation Thermohaline ne s’est pas arrêtée.

Les carottes glaciaires nous fournissent deux indices : la température et la composition de l’air, piégé dans les bulles de la glace. Sur les 400 000 derniĂšres annĂ©es, lorsque les tempĂ©ratures montent, elles sont suivies, 800 ans plus tard, d’un rĂ©chauffement des océans, et d’une forte émission de CO2 dans l’atmosphère.

Une goutte d’eau salée qui plonge au fond de l’océan, au sud du Groenland, met environ 800 ans à suivre tout le parcours de la circulation thermohaline, avant de retrouver son point de départ. Si elle est plus froide, elle plongera un peu plus profondément, et se retrouvera 800 ans plus tard, Ă  son point de départ.

Or, 800 ans avant le 8.2 KY, nous vivions une période très chaude : environ 3 °C de plus qu’aujourd’hui. Donc, la masse thermique accumulĂ©e dans les courants océaniques s’est opposée au refroidissement spectaculaire de la mer du Labrador, nous Ă©vitant ainsi de replonger dans un refroidissement global.

Cependant le refroidissement des masses d’air impacta tout l’hémisphère nord, et mĂȘme, dans une moindre mesure, les mers fermĂ©es, comme la Méditerranée. Le niveau de ses eaux monta de plus d’un mètre, en particulier du côté de la Turquie. Les températures hivernales de ses rives chutèrent de près de 4 °C et des étés très pluvieux inondèrent les cultures. Les relevés de pollens du sud de l’Europe dévoilent des inondations catastrophiques, qui se répétèrent fréquemment pendant près de deux siècles. Ces pluies diluviennes achevèrent d’affamer les habitants du néolithique. Les civilisations natufienne et mureybetienne, en Syrie actuelle, disparurent du Moyen-Orient. Les grands villages des côtes mĂ©ditĂ©ranĂ©ennes se vidĂšrent, les habitants abandonnaient leurs champs pour fuir vers l’intérieur des terres, emmenant leurs espoirs et leur savoir. On n’a trouvĂ© trace d’aucun site mésolithique au sud de Montélimar, comme si toute la Provence avait été désolée par le froid d’hiver et les pluies d’été. La Corse et la Sardaigne se sont dépeuplées, tout comme l’Andalousie et la côte est espagnole. Au bord de la Méditerranée, les paysans avaient tout abandonné en espérant que, peut-être, plus loin, les dieux voudraient bien que les plantes poussent. Certains de ces exilés climatiques, venus du Liban et de Syrie, allaient créer de nouvelles civilisations le long du Danube, vers l’Europe centrale.

L’impact de la hausse des eaux dura près de deux siècles alors que l’écoulement des lacs glaciaires ne dura que 60 années ?

L’impact du 8.2 KY Event fut aggravé par les marées. Les cycles de Milankovitch amplifièrent le phénomène. Par un mauvais hasard des calendriers, l’écoulement brutal des eaux gelées des lacs glaciaires canadiens se produisit soixante ans avant le pic du cycle de 1 800 ans où, du fait de la position de notre planète dans le système solaire, se produisent les marées les plus puissantes. Si bien que durant deux cents ans, d’énormes marées d’hiver, plus hautes de 3 à 9 mètres que la norme, ont inondé les côtes, du fait de « l’excentricité de la Terre, de l’obliquité de sa rotation et de la précession des équinoxes ». À chaque « grande marée d’équinoxe », durant deux siècles, les eaux salées envahissaient les zones côtières et les noyaient sous des inondations catastrophiques. Ces mêmes années, les étés connaissaient des pluies torrentielles au nord de la Méditerranée. Chacun de ces facteurs contribuant à un refroidissement des températures locales. Et surtout, l’eau de mer, deux fois par an, anéantissait les siècles d’efforts des habitants du néolithique pour implanter l’agriculture et l’élevage dans ces régions : enclos et silos arrachés, canaux et chemins effacés, villages emportés et terres rendues stériles par le sel.

Nous avons une idée assez claire de l’impact du 8.2 KY Event sur l’élevage. On doit considérer d’un côté que les éleveurs du néolithique ont vraisemblablement tenté d’emmener leurs troupeaux lors de leurs migrations loin des côtes méditerranéennes, de l’autre que l’agriculture donnant peu, ils ont certainement abattu plus de bêtes pour se nourrir. Au final, cependant, la chute du taux de méthane dans l’atmosphère a été de 15 %. L’hécatombe des troupeaux fut donc sévère !..

L’étude des isotopes d’oxygène dans des stalagmites en France (massif des Bauges), en Chine et au Brésil montre que le refroidissement et le déplacement du régime des moussons a duré de 8 200 ans à 8 086 ans avant aujourd’hui, quelle que fut la région du globe, avec une période extrêmement violente jusqu’à 8 140.

Les températures remontèrent alors très rapidement. À la fin du réchauffement, il faisait à nouveau nettement plus chaud qu’aujourd’hui, et même plus chaud qu’avant le 8.2KY event. Ce que montre l’étude du glacier du mont Miné, dans les Alpes suisses : il était plus court qu’aujourd’hui, puis il connut une brusque avancée de 8 200 à 8 175 ans, suivie d’une avancée plus lente et d’un recul rapide à partir de 8 100 ans avant aujourd’hui.

Une migration climatique décisive

La circulation thermohaline ne s’étant pas arrêtée, le Gulf Stream a continué à se réchauffer au soleil des Caraïbes et a pu contrecarrer les excès de froidure de l’atlantique nord. Grâce à cela le 8.2KY Event fut un évènement bref et violent mais pas un cataclysme planétaire, tout au plus un accident climatique impressionnant. Il affecta fortement les rives de l’Atlantique nord - et tout particulièrement une mer qui n’a pas de courant océanique, la mer Méditerranée - mais ne présenta aucune conséquence dévastatrice pour notre espèce. En effet, les habitants de la côte est méditerranéenne firent ce que leurs prédécesseurs Sapiens ou Néandertal avaient toujours fait quand le climat rendait leur habitat invivable : ils ont migré, avec femmes et enfants. Ces exilés climatiques furent tellement nombreux qu’on les considère comme un peuple à part entière : les Asianiques. La génétique montre qu’ils descendaient des Natufiens et des Mureybétiens. Ils savaient donc cultiver. Il y a 8 200 ans, les Mureybétiens édifiaient des canaux d’irrigation et asséchaient des marais, ils construisaient des maisons orthogonales avec des pierres d’angle tenues à la chaux, ils avaient aussi amélioré les flèches natufiennes en les dotant d’une encoche arrondie pour la corde et de pointes à pédoncule plat et court. Ils cultivaient le blé amidonné, l’orge, les lentilles et les fèves. Ils vivaient bien sur leurs terres de Syrie et n’auraient jamais migré s’ils n’y avaient été contraints par les inondations.

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Les Mureybetiens sont gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ©s comme « la civilisation » qui suit les Natufiens dont elle a hĂ©ritĂ©. Leurs gĂ©nomes, ainsi que le fait qu’ils Ă©taient affectĂ©s par les mĂȘmes sous-espĂšces de parasites (Taenia madoquae) prouvent cette parentĂ©. Les archĂ©ologues sont persuadĂ©s que cette culture Ă©tait gouvernĂ©e par des matriarcats.

Les Mureybetiens brillĂšrent particuliĂšrement de 9500 BC Ă  6200 BC, en Syrie. Ils construisaient des bĂątiments ronds, partiellement enterrĂ©s, avec des toits trĂšs Ă©pais en pailles de graminĂ©es qui isolaient particuliĂšrement bien de l’irradiation solaire. Les tempĂ©ratures intĂ©rieures Ă©tant tempĂ©rĂ©es, il s’agissait d’abord d’espaces de stockage sur lesquels des banquettes permettaient le sommeil des habitants. Dans les sols sableux des oasis, ils dĂ©laissaient la construction en pierre pour une structure en bois (et des briques en adobe) qui portait toujours ces Ă©paisses nappes de paille (50 cm et plus). Plus l’artisanat se dĂ©veloppait, plus les espaces intĂ©rieurs furent habitĂ©s et les murs chaulĂ©s (pour Ă©viter les insectes rampants). Du point de vue architectural, cette pĂ©riode (appelĂ©e « horizon PPNA ») est caractĂ©risĂ©e par la construction des premiers projets collectifs. Au fur et Ă  mesure de l’évolution des MureybĂ©tiens (jusqu’à la fin de « l’horizon PPNB »), tandis que les villages grandissaient en taille, ces habitats collectifs vont se multiplier : on trouve des cuisines communes, des silos centraux, des fours destinĂ©s Ă  l’ensemble du village et mĂȘme des salles communes de rĂ©union (Ă  caractĂšre social ou religieux ?). Les constructions commencent Ă  avoir des angles (en pierres bloquĂ©es Ă  la chaux), puis elles deviennent rectangulaires avec des murs de refend. Les morts Ă©taient enterrĂ©s sous les maisons.

Leurs ustensiles ont aussi Ă©voluĂ©. On a trouvĂ© de plus en plus d’outils en pierre qui Ă©taient emmanchĂ©s sur des andouillers de daim, des balais sophistiquĂ©s, des hameçons, de nombreux contenants, des mortiers en pierre volcanique, des couteaux en os et des serpes avec des tranchants en obsidienne, des bĂątons polis venant des montagnes du Taurus ainsi que des aiguilles en cuivre qui provenaient vraisemblablement d’Iran
 D’abord chasseur d’antilopes et d’aurochs, leurs pointes de flĂšches en pierre (type El-Khiam) dĂ©jĂ  taillĂ©es pour ĂȘtre attachĂ©es devinrent plus effilĂ©es et silencieuses (type Helouan). On estime que les MureybĂ©tiens ont inventĂ© la premiĂšre agriculture vĂ©ritable et ensemençaient des champs cultivĂ©s. Leurs femmes portaient des colliers de pierres colorĂ©es.

Le nom « MureybĂ©tien » vient de celui du village de Mureybet, sur l’Euphrate, qui a Ă©tĂ© fouillĂ© avant que la zone soit inondĂ©e par les eaux du barrage Assad.

Aux abords du lac de Van, la migration des Natufiens et des MureybĂ©tiens a traversĂ© le territoire des Mlecchas, le peuple de l’obsidienne. Les Mlecchas vont copier le mode de vie des Asianiques. AprĂšs leur passage, ils Ă©lĂšveront chĂšvres et moutons et commenceront Ă  utiliser la chaux et l’adobe dans leurs constructions.

Les premiĂšres cĂ©rĂ©ales Ă  tige longue que l’on ait trouvĂ©es en Chine datent de 7900 BC, leurs cultures se seraient diffusĂ©es autour du Yang-TsĂ© juste aprĂšs le dĂ©placement des moussons dĂ» au refroidissement du « 8.2 KY Event ». Les Chinois Ă©levaient dĂ©jĂ  des cochons sauvages. En 7000 BC, les Chinois des rives du Yang-TsĂ© avaient dĂ©jĂ  domestiquĂ© le riz (2 000 ans avant le Japon et 4 000 ans avant l’Inde).

La circulation thermohaline

La circulation thermohaline (de thermo = tempĂ©rature et halin = sel) est constituĂ©e par l’enchaĂźnement des grands courants ocĂ©aniques du globe. Sa circulation, permanente, est gĂ©nĂ©rĂ©e par les diffĂ©rences de densitĂ© de l’eau de mer. Celle-ci est plus lourde pour le mĂȘme volume si elle est froide et si elle est chargĂ©e en sel.

C’est prĂšs des pĂŽles que l’eau est la plus froide, et prĂšs du Groenland que les eaux froides rĂ©sultant du Gulf Stream (qui s’étaient Ă©vaporĂ©es en passant par les CaraĂŻbes) sont les plus salĂ©es. C’est donc dans cette rĂ©gion que dĂ©marre la circulation thermohaline. Les eaux y plongent et traversent verticalement l’ocĂ©an jusqu’à se trouver en Ă©quilibre de densitĂ© avec les eaux avoisinantes, au fond.

La circulation thermohaline commence (et se termine) devant la cĂŽte du Groenland : D’abord courant froid de profondeur : une ligne verticale nord-sud, puis une ligne horizontale ouest-est le long de l’Antarctique, une large boucle dans l’ocĂ©an Indien (oĂč il monte en surface et se chauffe au soleil des tropiques) et une immense boucle dans le Pacifique (idem). Enfin ? Courant chaud de surface qui dessine un grand Z dans l’Atlantique du cap de Bonne-EspĂ©rance aux CaraĂŻbes Ă  la Bretagne, puis courte ligne droite vers le nord oĂč il se refroidit considĂ©rablement et
 tout recommence.

Si les tempĂ©ratures du climat sont basses (moyenne des tempĂ©ratures au-dessus des terres proche de 16 °C), les tempĂ©ratures de cette eau salĂ©e polaire avoisineront les -2 °C. Elle plonge Ă  l’est du Groenland jusqu’à – 3 800 m, dans la pente des terres qui longent le dĂ©troit du Danemark ou la mer de NorvĂšge, comme une gigantesque cataracte d’eau dense, Ă  travers les eaux de surface moins salĂ©es plus chaudes (donc plus dilatĂ©es). Elle est donc projetĂ©e vers l’est par la pente du talus continental, c’est-Ă -dire vers l’Islande et le sud du Groenland. La puissance de cette riviĂšre d’eau salĂ©e est telle qu’elle forme un courant puissant : le courant du Labrador.

Si les tempĂ©ratures du climat sont Ă©levĂ©es (moyenne des tempĂ©ratures au-dessus des terres proche de 20 °C), les tempĂ©ratures de cette eau salĂ©e polaire seront Ă  peine nĂ©gatives. Elle plonge plus loin, au nord de la mer de NorvĂšge, dans le bassin du Groenland, oĂč elle recevra quelques eaux glacĂ©es complĂ©mentaires venues de l’Arctique. Elle plonge au nord-est du Groenland jusqu’à -2 500 m et est propulsĂ©e par la forme de la pente des terres qui longent les Ăźles du Svalbard, le long de la cĂŽte est du Groenland, sous le courant du Groenland. Elle part de plus loin mais forme aussi le courant du Labrador.

Le flux longe le talus continental des cĂŽtes de l’AmĂ©rique du Nord (courant profond du Labrador) sur les plaines abyssales de Hatteras et de Nares (il passe bien en dessous du Gulf Stream), puis poursuit sur la plaine abyssale de Ceara avant d’atteindre le talus brĂ©silien vers le cap de Sao Roque et continue sa route, plein sud, par la plaine abyssale de Pernambouc jusqu’à rejoindre la circulation circumpolaire antarctique en mer de Weddell. Ces eaux trĂšs froides et salĂ©es (plus de 3,5 g/l) se dirigent ensuite, toujours sur les grandes plaines abyssales, vers l’est et le sud de la Nouvelle-ZĂ©lande mais, passĂ© le cap de Bonne-EspĂ©rance, elles se divisent en deux branches : la premiĂšre remonte Ă  l’est de Madagascar et va dans l’ocĂ©an Indien tout en remontant vers la surface, tout en se rĂ©chauffant, elle tourne dans le sens des aiguilles d’une montre et longe le golfe du Bengale avant de revenir vers le cap de Bonne-EspĂ©rance, mais c’est alors devenu un courant chaud de surface ; la seconde branche passe par le sud de la Nouvelle-ZĂ©lande et traverse le Pacifique occidental en contournant les Ăźles HawaĂŻ, tout en remontant vers la surface, tout en se rĂ©chauffant. C’est aussi devenu un courant chaud de surface qui passe au nord de l’Australie et rejoint la premiĂšre branche Ă  l’est du cap de Bonne-EspĂ©rance, dans l’ocĂ©an Indien. Les deux courants chauds de surface passent au-dessus de la premiĂšre branche du courant froid profond, et longent le cap de Bonne-EspĂ©rance d’oĂč elles traversent l’Atlantique sud, en diagonale, et rejoignent les CaraĂŻbes. Elles s’y rĂ©chauffent, traversent le sud de l’Atlantique nord, Ă  nouveau en diagonale, et baignent le sud de l’Europe de l’Ouest (Bretagne, Grande-Bretagne) avant de rejoindre la mer de NorvĂšge et de recommencer leur pĂ©riple.

C’est la circulation thermohaline. Un fleuve ocĂ©anique continu dont la forte densitĂ© de sel lui permet de transporter l’équivalent de 4 fois le dĂ©bit cumulĂ© de tous les fleuves du monde Ă  travers tous les ocĂ©ans du globe. À une vitesse moyenne de l’ordre du millimĂštre par seconde, son dĂ©bit de 68 000 milliards de tonnes d’eau par heure rafraĂźchit les ocĂ©ans tropicaux et l’est amĂ©ricain. Il rĂ©chauffe l’Europe de l’Ouest et l’ouest de l’AmĂ©rique du Sud. Cette circulation est essentielle Ă  notre climat.

Un Ă©norme glissement de terrain eut lieu Ă  Storegga, en mer de NorvĂšge, il y a environ 8 200 ans (les datations au carbone 14 ne pouvant ĂȘtre prĂ©cises Ă  cet horizon). Certains scientifiques considĂšrent que l’éboulement sous-marin fut, in fine, dĂ©clenchĂ© par l’onde de choc due Ă  l’impact de l’astĂ©roĂŻde sur le dĂŽme Hudson Ă  l’origine du 8.2KY Event. Deux plateaux continentaux se sont successivement Ă©boulĂ©s et dĂ©versĂ©s vers les abysses, du sud-est vers le nord-ouest. En surface, le premier a dĂ©clenchĂ© le plus puissant tsunami de la sorte dont nous ayons trouvĂ© trace. Sur les fonds ocĂ©aniques, 7 mille milliards de tonnes (3 500 km3) de terres, galets et sable se sont effondrĂ©s dans la pente, crĂ©ant un couloir de dĂ©bris de 300 km de large sur 800 km de long. On a calculĂ© que la vague du tsunami mesurait 21 mĂštres de haut et dĂ©ferlait Ă  126 km/h. En Écosse, elle a laissĂ© des traces jusqu’à 80 km Ă  l’intĂ©rieur des terres. Toutes les cĂŽtes de la mer du Nord ont Ă©tĂ© dĂ©vastĂ©es et la population aurait Ă©tĂ© anĂ©antie sur les Ăźles FĂ©roĂ© et le Doggerland (la vaste plaine qui, Ă  cette Ă©poque, reliait le Royaume-Uni, la France, la Hollande et le Danemark). Le dĂ©pĂŽt de sable subsĂ©quent atteint 72 cm de haut sur la cĂŽte est du Groenland. Le flux sous-marin des boues a donc balayĂ© le sud de la zone oĂč plongeaient les eaux qui dĂ©marrent la circulation thermohaline.

Aussi, lors du 8.2KY Event, l’ouest du Groenland Ă©tait laminĂ© par le gigantesque courant d’eau douce non salĂ©e provenant de l’écoulement des lacs glaciaires tandis que le fond ocĂ©anique du sud du Groenland recevait une Ă©norme avalanche de sable et de roches. Pourtant la circulation thermohaline ne s’est pas arrĂȘtĂ©e. Comment est-ce possible ?

La circulation thermohaline a portĂ© ses eaux salĂ©es et froides Ă  l’est du Groenland, 1 000 mĂštres au-dessus de l’éboulement de Storegga puisque dans cette zone c’est encore un courant de surface qui se refroidit Ă  l’air polaire. Lorsque les eaux salĂ©es de la circulation thermohaline ont plongĂ© aprĂšs, largement au nord de Storegga, elles sont allĂ©es rejoindre les cĂŽtes d’AmĂ©rique du Nord formant le courant du Labrador, au ras des fonds ocĂ©aniques, et, ce faisant, elles sont passĂ©es largement en dessous des eaux douces provenant de la fonte des glaciers. En d’autres termes : la circulation thermohaline ne s’est pas arrĂȘtĂ©e parce que ses eaux nettement plus salĂ©es et plus froides (-2 °C) Ă©tant beaucoup plus denses que celles d’une eau douce (Ă  la tempĂ©rature d’un glaçon) ont trouvĂ© leur Ă©quilibre de densitĂ© nettement plus profondĂ©ment dans l’ocĂ©an (vraisemblablement environ 2 000 mĂštres plus bas).

L’üle de Chypre Ă©tait peuplĂ©e par des Ă©leveurs-agriculteurs formant « la civilisation acĂ©ramique du nĂ©olithique », parce qu’ils ne dĂ©couvrirent jamais la cĂ©ramique. Ils disparurent, intĂ©gralement, lors du 8.2 KY Event. Il se passa plus de 1 500 ans avant que l’üle ne soit Ă  nouveau peuplĂ©e. Cette civilisation est connue pour ĂȘtre apparemment la premiĂšre Ă  avoir domestiquĂ© des chats (6500 BC) et l’une des toutes premiĂšres Ă  avoir creusĂ© des puits profonds (en rĂ©ponse Ă  la grande sĂ©cheresse de la fin du Dryas rĂ©cent vers 10500 BC).

Le DĂ©luge

Le 12 juillet 1562, Diego de Landa, évêque catholique du Yucatán, décida de brûler tous les livres mayas, au prétexte qu’ils auraient pu promouvoir de mauvaises croyances religieuses. Ce gigantesque autodafé anéantit des milliers d’années de relevés astronomiques. Quelques dizaines de pages, particulièrement colorées, furent préservées et envoyées sur le Vieux Continent. Elles forment quatre codex et sont conservées à Paris, Dresde, Madrid et au Vatican.

A Dresde, un certain Ernst Förstemann, bibliothĂ©caire et linguiste, se mit Ă  Ă©tudier le Codex dont il reçut la garde. En 1894, Il avait réussi à décrypter le système calendaire maya. Les astronomes modernes sont encore éberlués de constater que sur 5 000 ans, les erreurs cumulées de ce « calendrier maya » se mesuraient à peine en secondes. Une date y marquait le début du « compte long » : le 8 août 3114 BC.

En mai 1945, Youri Knorozov, un héros militaire russe, participa à la « bataille de la libération de Berlin ». Dans les ruines fumantes de la Bibliothèque nationale, il ramassa un petit livre illustré en noir et blanc qui avait miraculeusement échappé aux flammes. Il s’agissait d’une reproduction des trois principaux codex mayas. L’ouvrage précisait que l’écriture maya ne serait probablement jamais déchiffrée. La guerre terminée, Youri se prit au jeu et dédia sa vie à essayer de rompre le code. Ce n’est que vers l’an 2000 que l’Américain David Stuart parvint à déchiffrer ce systĂšme d’écriture complexe. Il comprit que les glyphes peuvent reprĂ©senter des syllabes ou des idées, et qu’ils peuvent se lire phonétiquement, comme des rébus. Ce qui, selon l’habileté et les habitudes de chaque scribe, permettait d’utiliser des homonymes variés, rendant plus complexe encore la lecture de cette écriture qui, sans prévenir, mêlait phonogrammes, pictogrammes et idéogrammes.

On découvrit alors que la date du 8 août 3114 BC était celle du “Déluge”. Ce qui sembla n’intéresser à peu près personne. La précision du calendrier maya est telle que rien ne permet de mettre en doute cette date, donnĂ©e par les Grands Prêtres. Elle est, de fait, corroborée par d’autres sources.

La Genèse (11 :7) précise que le déluge a eu lieu durant la 600e année de la vie de Noé, ce qui ne nous donne aucune information valable, étant donné l’invraisemblable longévité que la Bible accorde à certains de ses héros. En revanche, si le calendrier hébraïque ne se basait pas sur une année de 364 jours mais sur une année complĂšte de 365,25 jours, alors le début de ce calendrier correspondrait à la date donnée par les Mayas. Quant Ă  Besorus, historien chaldéen, il avait datĂ© le Déluge au quinzième jour du mois de Daisios, soit le 15 juin 3116 BC. Son calendrier n’était pas aussi précis que celui des Mayas.

Vers 1920, une mission américaine a creusé un puits dans la vallée de l’Euphrate. Elle y trouva des fragments de poterie et un morceau de fer datĂ©s d’environ 3 100 BC. Les archéologues ont continuĂ© Ă  creuser à travers trois mètres de limon. Celui-ci contenait des restes de petits animaux issus des fonds marins. La surprise fut, juste en dessous, de découvrir des poteries d’une autre facture, sensiblement plus élaborées, mais sans fer. Cette dernière couche était à peine plus ancienne que la première.

Après un tel désastre, tout aurait été anéanti ; il aurait bien fallu reconstruire. Toutes les civilisations post-déluge devraient donc naître à peu près simultanément. C’est le cas, à dix ans près : la première dynastie égyptienne est fondée vers 3 110 BC, par un roi qui venait des hauts plateaux du sud du Nil ; Oannes fonde la civilisation sumérienne vers 3 112 BC, arrivé d’Érythrée dans une barque couverte ; en Chine, la culture du Xiaoheyan, beaucoup plus rudimentaire, remplace celle du Hongshan ; l’âge du bronze ancien commence ; les proto-Irlandais entament la construction d’un premier observatoire céleste à New Grange, on construit le village de Sakara Brae ; Malte commence ses constructions mégalithiques ; la civilisation minoenne apparaît ; Taïwan se lance dans la colonisation des îles voisines ; etc.

Mythe ou Réalité

La lecture du maya ayant permis de déchiffrer le texte gravé sur le fronton du portail de Palenque, on apprit récemment que l’une des conséquences du Déluge aurait été une nouvelle organisation cosmologique.

Dans le codex de Dresde, le Déluge est surtout représenté par une cataracte d’eau incroyablement puissante, contenant poissons et coquillages. Sa reprĂ©sentation est similaire dans le codex du Vatican, mais le scribe a ajouté une déflagration primordiale et, dans une autre page, une vague gigantesque. Les détails relatés dans les codex de Dresde et de Madrid sont bien trop nombreux pour décrire une simple inondation, même cataclysmique : une éclipse prolongée, des éclairs, des volcans en éruption, un brouillard aveuglant, un tsunami, des morts de toutes espèces, puis des arbres qui se mettent à pousser aux quatre coins d’un nouveau monde, où le cosmos a changé. L’inondation ne serait donc qu’une composante d’un cataclysme plus complexe.

Pour comprendre ce qu’il s’est passĂ©, tournons nous vers le prĂ©sent. Étant donné l’ampleur de ces phĂ©nomĂšnes, on peut espérer qu’ils aient laissé des traces gĂ©ologiques encore perceptibles.

Pour rĂ©unir des faits scientifiques vieux de plus de 5 000 ans, on procĂšde essentiellement Ă  des calculs astronomiques et des prélèvements via forages dans la glace ou dans des bancs de foraminifères, coquillages fossilisĂ©s parmi les plus abondants sur terre.

Le calcul démontre que le 8 août 3114 BC il n’y avait aucune éclipse du Soleil par la Lune. Cependant, à cette date, les carottes glaciaires effectuées en Arctique et en Antarctique révèlent un accident climatique majeur appelé « oscillation de Piora ». Dans le Golfe du Mexique, les études de foraminifères font apparaître une très courte et très violente chute de salinité : accessoirement, des petits rongeurs noyés dans leurs terriers montrent que le niveau des océans s’est brusquement élevé de 120 mètres. Tant d’indices nous font penser que ce Déluge-là n’est pas seulement un mythe mais qu’il s’agit bien d’un accident climatique de grande ampleur.

Nos sources sont peu précises dans le temps. Un mètre de carotte de glace, ou de dépôt de foraminifères, représente plusieurs siècles. Il nous faut donc multiplier les analyses et croiser les sources pour assurer le bien fondĂ© de notre enquĂȘte. Penchons nous donc du cotĂ© de la SibĂ©rie. L’étude des prélèvements glaciaires, au plus près de 3114 BC, y laisse apparaître un curieux trait coloré. Cet épisode, très bref, où la glace est étonnamment teintée, révèle au microscope de la poussière ou de minuscules résidus de végétaux. Au Groenland (GISP 2), quelques années après la modification du contenu en poussières, l’excès de deutérium dans les bulles d’air captives bascule d’un niveau glaciaire à un niveau interglaciaire en moins de cinq années. Ce fait témoigne d’une réorganisation extrêmement rapide de la circulation atmosphérique tropicale (ENSO) puis polaire (subboréale). En d’autres termes : on assiste Ă  un brusque changement du régime des pluies, une hausse brutale d’humidité et une baisse violente des températures. On constate dans ces mĂȘmes bulles un pic aigu de méthane et de sulfates à 3100 BC (plus ou moins 100 ans).

A cette Ă©poque le refroidissement brutal des steppes d’Asie entraîna la disparition de l’élevage des bovins au profit des chevaux. Dans le monde entier la limite de croissance des arbres chuta de plus de cent mètres. Les glaciers avancèrent dans les Alpes mais disparurent en Amérique du Nord, les taux de pollens des arbres dans l’air chutèrent brutalement, le Sahara s’assécha beaucoup plus vite, le niveau de la mer Morte monta de 120 mètres... Tous ces Ă©lĂ©ments concordent : il s’est passé un évènement climatique majeur vers 3114 BC.

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TĂ©moignages

Les narrations qui décrivent le Déluge ne manquent pas. On trouve des récits chinois, mayas, muyscas, assyriens, thessaliens, aléoutiens, papous, malaisiens, lithuaniens, égyptiens, guatémaltèques, britanniques, kalmouks, arméniens, juifs, indiens, zapotèques et quelques centaines d’autres. Presque tous les textes décrivent une pluie continue qui aurait duré six jours et six nuits. Dans chaque région du monde, on a utilisé des angles de vue différents. Dans certaines, on évoque des fontaines immenses qui jaillissaient du sol. D’autres décrivent des vagues gigantesques. Tous ces récits partagent un point commun : ils décrivent une hécatombe.

Ces témoignages sont surtout des contes, des légendes ou des chants traditionnels dont les retranscriptions, sous forme de textes Ă©crits, furent postérieures. Il est certain qu’à cette époque les moyens de communication étaient limités ce qui laisse à penser que si les Iakoutes de Sibérie décrivent le même évènement que les Assyriens ou bien les Tahitiens et les Égyptiens ou encore les Chinois et les Papous... c’est que ce cataclysme a été mondial.

Les témoignages diffèrent par leur angle de vue. Certains associent le Déluge à des volcans, d’autres au froid, d’autres à une nuit anormalement longue, d’autres encore évoquent des vagues brûlantes... Ces nuances crédibilisent l’authenticité de chaque message. Au niveau régional, cependant, on repère des récits étrangement similaires, soit parce que certaines catastrophes furent plus marquantes qu’ailleurs, soit parce que la transmission orale, de génération en génération, a fini par teinter l’histoire de son peuple, soit encore qu’elle ait été influencée par le récit colporté du peuple voisin. Par exemple : puisqu’Abraham était mésopotamien et était passé par Ur, il est possible que les textes Bibliques se soient inspirés d’un rĂ©cit plus ancien, le récit sumérien, qui nous fournit le plus de détails (légende de Ziusudra).

On pourrait s’étonner de la quantité de témoignages mais, si la catastrophe fut si violente, on comprend que tous les peuples aient voulu que les générations suivantes en gardent la mémoire. GĂ©nĂ©ralement, des divinités furent intĂ©grĂ©s dans la narration, ce qui Ă©vita de donner des détails précis sur des causes que personne, à l’époque, ne pouvait comprendre.

Classement des témoignages

Le critère le plus pertinent pour classer les tĂ©moignages s’avère être le critère géographique. Il a l’avantage de regrouper les récits semblables. Leur comparaison permet alors d’éliminer certaines modifications ultérieures.

Par exemple : Juifs, Assyriens, Mésopotamiens et Sumériens - les peuples mĂ©ditĂ©rannĂ©ens - ont transcrit des rĂ©cits similaires du Déluge. Cependant La Torah dĂ©crit 40 jours de pluie quand tous les autres peuples du monde en comptent six. Or, la Torah est un texte religieux dont l’utilisation fréquente de la symbolique des nombres a pu l’emporter sur la retranscription fidèle du texte original.

Autre exemple : seuls les textes de cette région relatent des colonnes d’eau jaillissant des puits. Plus à l’ouest, les Grecs font état d’aspiration rapide d’eau par les puits. Il pourrait donc s’agir de l’effondrement d’une poche d’eau fossile qui aurait rejeté les eaux par l’est tandis qu’elle les aspirait par l’ouest. Or les Assyriens n’évoquent pas de trombes d’eau jaillissant de leurs puits. Le livre du roi de Babylone note essentiellement qu’une vague qui montait jusqu’au ciel avait tout submergé. Tout comme les peuples du cercle polaire, qui font état de gigantesques raz de marée.

En Amérique latine, de l’Argentine au Mexique, les textes évoquent des éruptions volcaniques dont seules les conséquences sont visibles : Les Mexicains parlent de pluies résineuses, puis noires. Argentins et Péruviens décrivent des gouttes de pluie qui brûlent la peau. Aucun n’évoque lave ni panache de fumée.

De la Grèce à l’Inde, en passant par la Mésopotamie et le Pakistan, le salut serait passé par la construction du plus grand cargo construit dans l’Antiquité. Tous ces textes décrivent les quatre mêmes faits précis : après un signe divin prémonitoire on construisit un navire géant sous les quolibets. Il se mit Ă  pleuvoir sans discontinuer sur une mer en furie, les eaux montĂšrent, elles finirent par tout emporter. Le bateau s’échoua sur une montagne et, enfin, un oiseau avait été envoyé pour savoir si le Déluge était terminé.

L’abondance de textes déclarant que tout le monde est mort est impressionnante. Ils proviennent tous des régions basses des continents. En Australie, tous auraient péri sauf quelques chanceux qui se trouvaient en haut des montagnes à l’extrême sud du continent. À Timor, on disait que lorsque les eaux s’étaient retirées seule une famille avait survécu. Tous les récits des Indiens des Grandes Plaines américaines disaient qu’il n’y eut aucun survivant : leurs ancêtres seraient venus de l’est sur le dos de tortues géantes. Les légendes d’Afrique de l’Ouest sont unanimes : du Niger à la Namibie, personne n’avait échappé aux eaux mais des couples étaient arrivés de l’est, sur des embarcations, qui avaient refondé le monde.

Logiquement, à part quelques îles, aucune narration ne provient des océans ou de l’Antarctique. La mer ne chante pas. Qu’il n’y ait eu aucun témoignage vers le sud du Groenland ou le nord des Amériques semble plus étonnant. À l’inverse, de nombreux peuples de Sibérie conservent dans leur tradition orale le souvenir du Déluge et décrivent de grandes vagues d’eau bouillante.

Ces tĂ©moignages sont tous spectaculaires. Les hommes de l’époque ne pouvaient comprendre ce qu’il s’était passé. Leur monde se résumait à la pêche ou à la chasse ou bien, pour certains, à l’élevage ou à l’agriculture. Comme toujours, lorsqu’ils ne comprenaient pas, ils se tournaient vers leurs prêtres, vers leurs anciens. Comment expliquer un désastre pareil sans invoquer l’inconnu, sans s’appuyer sur l’immense pouvoir des dieux ? Comment expliquer le déluge ? Il en résulta des explications peu scientifiques, mais certaines font de beaux résumés imagés. Ainsi, cette légende des peuples d’Océanie : « Un jour, une terrible dispute opposa le Dieu du feu et le Dieu de l’eau. Chacun voulait punir les hommes parce qu’ils ne les avaient pas assez vénérés. Alors, le premier lança des boules de feu sur la Terre. Le second était furieux d’avoir été pris de vitesse. Alors, il lança de l’eau sur la Terre pour éteindre le feu. Et puis, pour punir les hommes, il lança encore de l’eau. »

Les témoignages circonstanciés

Un conte ancestral d’aborigènes australiens nous dit que « les eaux montèrent tellement haut que seuls les plus hauts pics des plus hautes montagnes étaient visibles. Ils paraissaient comme des îles dans la mer ».

Selon la saga norvégienne d’Orknerynga : « La lumière du soleil est devenue noire, la terre s’est affaissée sous les eaux livides de la mer. Depuis le ciel, les étoiles ont basculé... »

Les Papous racontent que « la terre a bougé sous leurs pieds et les marmites se sont renversées, alors la mer est montée très loin sur la terre, très très loin. Et la nuit a été longue, très très longue. Et le vent a soufflé et il a tourné et il a encore soufflé et il a encore tourné. Quand la mer est repartie, il n’y avait plus d’arbre plus du tout d’arbre, sauf en haut, tout en haut des montagnes ».

Le peuple Washo nous explique que les tremblements de terre furent si violents que la montagne de leur île se mit à trembler puis prit feu. Les flammes montèrent si haut qu’elles firent fondre les étoiles. Certaines retombèrent sur terre. Certaines chutèrent dans la mer et causèrent une inondation universelle qui éteignit les flammes mais faillit anéantir l’humanité.

Nombreux sont les témoignages de cet ordre où il n’est resté que des textes courts décrivant l’essentiel. Ils proviennent généralement de régions où l’apparition de l’écriture a été relativement tardive. Comme si le temps avait fini par gommer les détails. Par contre, Mayas, Chinois, Égyptiens, Indiens ou Mésopotamiens ayant rapidement retranscrit ces textes de traditions orales, leurs textes sont nettement plus circonstanciés.

Depuis l’autodafé espagnol, les descendants des prêtres mayas se sont transmis oralement le Livre Sacré qu’ils avaient d’abord retranscrit Ă  l’écrit : le Popol Vuh. Un texte y décrit le Déluge : « Une grande inondation se produisit et s’abattit sur les têtes des créatures [...] Et c’est pour cela qu’elles furent tuées. Une résine lourde tomba du ciel [...] Et, à cause de cela, la face de la Terre s’obscurcit et une pluie noire commença à tomber, jour après jour, nuit après nuit [...] En ces temps, des nuages et une semi- obscurité recouvrirent toute la Terre. Il n’y avait plus de soleil [...] Le ciel et la Terre existaient toujours mais les faces du Soleil et de la Lune étaient voilées [...] Le Soleil n’apparaissait plus, ni la Lune, ni les étoiles, et l’aube ne se levait plus [...] et tout ceci se produisit quand vint le Déluge [...] Alors les feux des humains s’éteignirent et ils commencèrent à mourir de froid [...] Ils ne pourraient plus supporter longtemps ni le froid ni la glace ; ils grelottaient et leurs dents claquaient, ils étaient engourdis ; leurs jambes et leurs mains tremblaient [...] il y eut de grandes quantités de grêle, une pluie noire et du brouillard, et un froid indescriptible [...] » Et aussi : « À l’époque des anciens, la Terre s’obscurcit [...] Le Soleil était encore brillant et clair, puis, parvenu au Zénith, il s’assombrit. La lumière du Soleil ne revint pure que 26 années après la grande inondation ».

Les différentes versions qui viennent de l’Inde apportent des précisions complémentaires sur le déroulement du Déluge : « Les orages s’étaient abattus dès la première lueur de l’aube, ils venaient du sud et de l’est. Le Dieu de l’Orage avait changé la lumière du jour en obscurité et mis brusquement la terre en miettes. La tempête avait fait rage tout un jour au point qu’un homme n’arrivait plus à voir son voisin. L’inondation avait été tellement terrifiante que même les dieux avaient pris peur. Puis, durant six jours, la tempête et l’inondation avaient fait rage ensemble comme des armées en bataille. Quand l’aube du septième jour s’était levée, l’orage avait cessé. La mer était devenue calme. L’inondation s’était apaisée. Toute l’humanité avait été changée en argile. C’était le désert de l’eau. » Bien entendu, Vishnu avait auparavant pris la forme d’un poisson, ce qui lui avait permis de sauver les hommes.

Dans de nombreux contes, le récit, bien que lié au Déluge, semble se contenter de décrire un épiphénomène constaté par le narrateur. Le texte suivant ne fait pas exception pourtant, à y regarder de plus près, il dévoile une clef cruciale de l’énigme. Il provient des montagnes du sud de l’Inde : « Dans le ciel, est apparu un être de la taille d’un petit phacochère, blanc. En une heure, cet être est devenu aussi gros qu’un grand éléphant. Il restait encore dans l’air. Soudain, il y a eu comme un énorme coup de tonnerre, qui a résonné jusqu’au bout de l’Univers. L’être a secoué ses grandes oreilles et ses cheveux. Il a dressé ses deux défenses, tellement blanches qu’elles brillaient. Puis il a roulé sur le côté et on a vu sa grande queue comme dressée au-dessus de lui, il est descendu du ciel et il a plongé la tête la première dans l’eau. Toute la Mer a tremblé sous le coup et d’immenses vagues se sont élevées. »

Cet Objet Volant Non Identifié, qu’il prit pour un phacochĂšre cĂ©lĂšste, fonçait droit sur l’observateur. On peut supposer que celui-ci n’en croyait pas ses yeux. Il vivait à la fin de la préhistoire, il n’imaginait peut-être pas encore l’existence de Mars ou de petits hommes verts. Alors il décrivait ce qu’il voyait aussi bien qu’il le pouvait. Son référentiel était celui de son quotidien : la chasse. La comète venant vers lui, il n’en voyait pas la queue. Le peu qui en dépassait lui formait comme des cheveux. Donc, la météorite se dirigeait dans sa direction. Puis, elle avait explosé. Deux morceaux incandescents s’étaient séparés, projetés en avant. Ils formaient comme deux défenses brillantes. Et puis le corps céleste était tombé. Il vit alors la queue de la météorite. Celle-ci avait plongé dans la mer. Le choc avait dû être puissant puisque la mer en avait tremblé. L’impact avait déclenché un Tsunami.

Des astronomes chinois avaient vu la même météorite un peu plus tôt vers le soleil couchant. Les aborigènes australiens décrivent sa descente loin à l’ouest de leur continent. Les Grecs suivirent sa course, à l’est. Des Athabasca d’Alaska avaient aussi décrit une lumière suivie d’une grande queue qui a plongé dans la nuit, vers la mer, et fait trembler la Terre.

Le 8 août 3114 BC, la Terre traversait le nuage de comètes des Taurides. L’apparition d’une météorite est tout à fait envisageable.

Une météorite ?

Le Déluge s’avère avoir été un évènement climatique ponctuel mais de grande ampleur. Un cataclysme qui tua beaucoup, de par le monde. À la lecture des témoignages, il se serait agi d’une méga-inondation d’eau salée. S’y seraient ajoutées quelques vagues gigantesques qui font penser à un tsunami, une longue éclipse du Soleil, des éruptions volcaniques, une tempête qui aurait duré six jours et six nuits et, maintenant, une météorite ? Il n’y a pas de raison de mettre en doute la sincérité des récits recueillis mais comment est-il possible qu’un seul fait climatique ait eu des caractéristiques aussi disparates ? Comment lier cette diversité d’informations à une seule explication logique ?

Informations complémentaires - Chapitre suivant

Informations complémentaires - Le Déluge

On estime à 500 les textes distincts, de tradition orale, qui décrivent le Déluge. Ils proviennent de tous les continents.

Pendant des siĂšcles, les « savants » avaient Ă©duquĂ© leur mĂ©moire. Un savant du XVIe siĂšcle savait tout de toutes les disciplines scientifiques et pouvait aussi rĂ©citer, mot Ă  mot, un texte aussi long que L’Iliade et l’OdyssĂ©e. Ces techniques de mĂ©morisation ont Ă©tĂ© oubliĂ©es au fur et Ă  mesure que l’imprimerie s’imposait.

Les explosions volcaniques projettent des gaz haut dans l’atmosphĂšre, mais aussi Ă  proximitĂ© du volcan. Parmi ceux-ci, le soufre se combine avec l’eau (de pluie) pour former de l’acide sulfurique. Ces gouttes de pluie brĂ»lent la peau. D’autres se combinent aux Ă©jectas formant des dĂ©rivĂ©s du goudron.

Les Indiens des Grandes Plaines amĂ©ricaines disent que leurs ancĂȘtres sont arrivĂ©s de l’est, par-delĂ  les eaux, sur le dos d’une sorte de tortue gĂ©ante. Cette derniĂšre aurait pu ĂȘtre un grand radeau catamaran comme ceux que les habitants de TaĂŻwan venaient de mettre au point.

Toutes les civilisations du monde fĂȘtent leurs morts entre la fin octobre et le dĂ©but novembre. On ne connaĂźt pas l’origine de cette tradition planĂ©taire.

L’Église catholique propose une explication : « En 998, Ă  moins que ce ne fĂ»t en 1030 », le moine bĂ©nĂ©dictin Odilon, 5e abbĂ© de Cluny, dĂ©crĂ©ta que dans toute sa congrĂ©gation on prierait pour les dĂ©funts le 2 novembre.

Comme la plupart des fĂȘtes religieuses, celle-ci a une origine paĂŻenne. Il semblerait qu’Odilon se soit inspirĂ© de Samain : la fĂȘte celte qui cĂ©lĂ©brait les disparus enlevĂ©s Ă  la vie par les dieux. Cette cĂ©lĂ©bration dĂ©rivait du savoir ancestral : l’hĂ©catombe aurait eu lieu le 17e jour du second mois
 soit, dans notre calendrier actuel, le 2 novembre.

Du moins est-ce ce que relatent les rites druidiques (trÚs postérieurs).

Mais
 ce jour ancestral, quel en avait Ă©tĂ© l’origine ? Quel a Ă©tĂ© le cataclysme mondial qui a justifiĂ© que tous les peuples pleurent leurs morts le mĂȘme jour ?

En 1955, au terme d’une expĂ©dition impensable, le Français Navarra trouva un gigantesque bateau de bois sous les glaces, lĂ  oĂč le prĂ©conisait la Bible, dans le glacier du mont Ararat. Il en ramena un morceau de poutre qu’il fit dater. Selon les techniques de l’époque, on utilisa la datation au carbone 14. Ce n’était pas la bonne mĂ©thode puisque l’arrivĂ©e sur Terre de corps extraterrestres a Ă©videmment faussĂ© la proportion d’isotopes du carbone dans l’air. La datation au carbone a donc vraisemblablement Ă©tĂ© erronĂ©e, elle donna cependant un rĂ©sultat : 4000 BC. Cette datation, corrigĂ©e grĂące aux tables Ă©tablies depuis, indiqua une date plus rĂ©cente : 3116 BC. Certains se demandent aujourd’hui si le morceau de bois rapportĂ© par Navarra appartient bien audit bateau.

Le remplissage de la mer Noire par la MĂ©diterranĂ©e, lorsque la faille du Bosphore s’ouvrit, eut lieu en 5600 BC. Il n’a rien Ă  voir avec le DĂ©luge. Et pourtant
 : il suffit de s’imaginer l’équivalent de 200 chutes du Niagara cĂŽte Ă  cĂŽte, dĂ©versant 50 milliards de m3 d’eau salĂ©e et s’entendant Ă  100 km Ă  la ronde ! La puissance et le grondement de l’évĂšnement durent impressionner les habitants de la rĂ©gion.

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